On n’est pas sûr de comprendre. Ce qui pouvait pousser David Bowie, 66 ans, après avoir prouvé plus que de raison que la pop lui devait beaucoup, qu’il était beau et malin, à retourner au turbin. Et pourquoi ce secret, deux ans sans rien dire à personne, sinon à ses musiciens, qui devaient passer par des portes cochères, mentir à leur femme, à leur homme, pire, mentir à leurs fans, quand ils se rendaient en studio, par nuits de grand vent, pour graver The Next Day. Même le patron de Sony, tout rageur de ne pas avoir eu à maintenir sa bouche close, ne l’a su qu’en octobre. Il fallait une bonne raison. Autre chose que de montrer sa peau lisse, son nouveau balayage automnal, son sourire très denté et ses yeux désaccordés.

Dix ans qu’il ne disait plus rien. Une opération du cœur, mille ­rumeurs suralimentées de maladie, de mort, de résurrection, de matches de basket incognito à Manhattan, de moustache, de casquette, pour que personne ne le reconnaisse. On s’était habitué, depuis deux lustres, à ce que David Bowie ne soit plus qu’une absence bruyante. Pour tout dire, on en était déjà à célébrer sa mémoire, empiler les rééditions, les hommages d’une nouvelle génération qui n’avait même pas à cracher sur sa tombe. Il apparaissait dans des publicités où ses avatars, talons surcompensés et perruques glorieuses, se troussaient dans les couloirs.

Tout cela jusqu’à «Where Are We Now?», Sinatra démantibulé par Scott Walker, les références autobiographiques à la période berlinoise, l’homélie à soi d’un ­génie qui s’était beaucoup aimé. Bowie a jeté cette chanson sur Internet, avec une vidéo si outrée qu’elle aurait pu dégoûter ceux auxquels il avait le plus manqué. On aurait aimé ranger très vite la ballade. Revenir, de temps à autre, à Ziggy Stardust, à Low, et même à Outside, son dernier grand album, en 1995, et se dire que cet homme-là avait bien fait de ne pas tenter un retour. L’invisibilité aurait été l’ultime geste artistique d’une odyssée démonstrative. On en était là quand «Where Are We Now?» a commencé à s’insinuer, à faire son office et à s’imposer.

Lorsque la Pléiade a décidé de publier l’œuvre complète de Nathalie Sarraute, l’écrivaine s’est empressée d’écrire encore. On ne devrait pas construire de statue pour un corps qui respire encore. Bowie a vu que les jeunes rockeurs de Brooklyn, les vieux rockeurs morts de Seattle en étaient déjà à assurer son service après-vente. Vieux filou qui ne se résout pas à débarrasser le plancher, il a décidé de contrarier leur héritage. Mort aux herméneutes. Bowie, dans The Next Day, puise dans sa propre cassette, avant que d’autres que lui ne la vident. Il ­revisite la pochette de Heroes, avec juste un panneau scotché. Il convoque ses grognards, Tony Visconti à la production, Gerry Leonard, Gail Ann Dorsey, Zachary Alford, des musiciens qui, depuis plus ou moins longtemps, ont posé le décor.

L’imparable maelström des couches superposées, des archéologies pop, on ne discerne rien, on entend tout, des guitares si grotesquement bandées qu’elles moquent un demi-siècle d’électricité, les gros claviers romantiques, des chœurs d’opéra krautrock, les boutiques de Kurt Weill passées par l’ère des centres commerciaux, compilées à l’aune de l’achat en ligne. Bowie parodie même sa propre voix, il nasalise comme le plus indécrottable des enrhumés. Et il parcourt ses propres thématiques, des découpages à la Burroughs, où il s’agit de starification, d’apocalypse, de paranoïa orwellienne, «si tu peux me voir, je peux te voir»; exactement comme en 1969, quand il chantait: «Je te vois, tu me vois, à travers la fenêtre» («Unwashed and Somewhat Slightly Dazed»).

Ce disque est l’herbier terminal. L’album des trouvailles épinglées. Et, oui, il est absolument ­légitime de détester cela. Mais comment comprendre Bowie autrement que par la relecture permanente, obsessionnelle, de ses propres intuitions? On sait qu’il a chanté au début un Major Tom errant dans sa capsule spatiale et que, dix ans plus tard, dans «Ashes to Ashes», le cosmonaute n’était plus qu’un toxicomane en plein voyage astral. On décrit jusqu’à l’épuisement, ces jours-ci, David Bowie comme le Dorian Gray de la pop, un phénix, un excité de la réinvention qui n’aurait jamais pris une minute pour se pencher sur son reflet dans l’eau. C’est tout le contraire, bien entendu. Bowie, à chaque refrain de The Next Day, rappelle son âge, sa fortune et ses faillites, il dresse l’inventaire d’une œuvre qui pourrait passer pour autarcique mais qui, depuis quarante ans, finit par porter le poids de son époque.

Il a vécu l’industrie de la musique quand elle étouffait de son propre fric, il a vécu le mirage d’Internet, auquel il avait tout abandonné il y a dix ans, il a vécu le repli du sage qui, lorsqu’il annonce la fin du monde, ne voit plus sa propre disparition. Et il revient, joueur qui s’amuse du buzz, de la rumeur, de Twitter et d’iTunes, tous outils dont il ne méprise pas l’entregent. David Bowie est un gamin de son temps. Il retravaille la matière de quatre décennies passées avec la conscience insolente que le jour d’après n’est pas promis.

David Bowie, «The Next Day» (Sony)

David Bowie Is, exposition sur l’artiste. Du 23 mars au 11 août. Victoria & Albert Museum, Londres. www.vam.ac.uk

Bowie parodie même sa propre voix, il nasalise comme le plus indécrottable des enrhumés