La violoniste aux pieds nus n’est pas venue. Une tendinite annoncée éloigne Patricia Kopatchinskaja des scènes. Celle du Victoria Hall de Genève, en tout cas, n’a pas pu l’accueillir lundi soir. Les quelques déçus par sa défection n’ont pas résisté longtemps au talent de son remplaçant. Svetlin Roussev, archet hypersensible, visionnaire et poétique, déploie sa musicalité sur une technique pure. Il fait beaucoup plus que suppléer l’absente pendant la tournée européenne de la Chambre philharmonique d’Emmanuel Krivine. L’interprète réenchante une oeuvre-phare tant il oriente les racines du langage brahmsien vers le haut.

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Ceux qui ont pu déguster la finesse de jeu et d’écoute du soliste bulgare (en duo discographique avec son collègue Tedi Papavrami dans les Sonates pour deux violons d’Eugène Ysaÿe), ont retrouvé sa délicatesse de coloration, la fluidité de sa virtuosité et son souffle concentré venu du coeur. Rien d’appuyé dans son discours, de forcé ou d’ostentatoire. Svetlin Roussev joue franc, intime et naturel. A travers un art consommé du murmure et une science affûtée des aigus.

Avec lui, le Concerto pour violon de Brahms s’installe dans la rêverie, joue avec la légèreté et s’ancre dans la confidence. A mille lieux des lignes épaisses, des teintes sanguines ou des sillons profonds auxquels il est souvent associé. Son Stradivarius tutoie la grâce et l’émotion contenue. Cette lecture particulièrement touchante laisse percer des fragilités secrètes rarement soulignées dans ce monument violonistique. Avec la Rhapsodie de son compatriote Petar Hristoskov donnée en bis, Svetlin Roussev ouvre sur une liberté de jeu étonnante, jonglant comme un enfant entre les influences de Bartok ou d’Ysaÿe et un folklore brillamment assimilé. On n’a vraiment pas perdu au change…

Le programme exclusivement dévolu à Brahms, sa 3e Symphonie offre à l’orchestre français et à son chef l’occasion d’en découdre avec l’interprétation «historiquement informée» sur instruments d’époque. Comment sonnait l’orchestre en décembre 1883 lors de sa création à Vienne? Comment ses indications «contradictoires» de tempo (con brio appassionato, pocco allegretto…) résonnaient-elles? Tout est affaire de conviction. Si la cure d’amincissement des sonorités, le tranchant des élans et les nuances cinglantes portent vers une étonnante ductilité orchestrale, le manque d’homogénéité des pupitres semblant évoluer à nu laisse plus songeur. Car sans ce liant qui arrondit, approfondit et élargit la masse instrumentale, la générosité de la nature brahmsienne semble comme empêchée, malgré des passages d’une indéniable beauté.