A 35 ans, le chorégraphe suisse Gilles Jobin a présenté en ouverture du festival FAR de Nyon sa nouvelle création Braindance (voir Le Temps du 11 août). Explorant le corps et sa nudité, il offre ici une œuvre qui fait approcher la danse de l'art photographique.

Trois corps de femmes jonchent le sol, face à terre. Comme pour un exercice de caserne, un quidam vêtu d'un training vient placer sous l'aine d'un corps un morceau de latex bleu. Ce n'est certes pas pour le confort, sans quoi il ne l'aurait pas traînée à terre comme l'on traînerait un cadavre. Les hommes tirent au sol les femmes pour les faire échoir plus loin. Puis ils les déshabillent, exhibant la chair de leurs fesses, la courbe d'une lombaire, une poitrine. C'est dur, cru, angoissant.

Pour trancher avec ces quartiers de viande en rang macabre, Gilles Jobin chorégraphie ensuite un corps dans le prisme de l'intimité. Dans le secret de la pénombre et de leur nudité, les danseurs à quatre pattes se meuvent en circonvolutions. Des éclats de chair se succèdent au bien plaire du partenaire qui révèle avec une lampe de poche tantôt un coude, tantôt l'échancrure d'une croupe. Ce n'est ni danse, ni relation charnelle, mais plutôt la mise en scène d'une photographie en mouvement, le parti pris d'une chair redevenue splendide dans le frisson de cette intimité vacillante.

Étrangement, et peut-être pour mettre en faillite le délire utopique de la toute-puissance dont le corps est la proie en ce millénaire mourant, le corps dans Braindance n'est jamais autonome. Il est un temps mort. Amorphe, vide. Le plus souvent il est à terre. Lorsqu'il surgit, c'est sous l'impulsion d'autrui. Il en est ainsi de ce passage où une danseuse déshabillée et remodelée par des rondelles de miroir, est manipulée telle une marionnette flasque, puis abandonnée soudain. La force de Gilles Jobin, c'est l'usage magistral qu'il fait de la lenteur. Avec elle, il force le regard, détourne ce qui serait ailleurs obscénité macabre ou pornographie. Dans Braindance, le chorégraphe propose une photo-chorégraphie du corps sans concession ni complaisance: brute et profondément humaine. La chair émeut de vérité tant elle est à la fois moche et sublime.