Il n’y aura pas de scandale, cette année à Avignon, autour du spectacle de Romeo Castellucci, magistral plasticien de plateau qui crée des univers aussi puissants que mystiques. The Four Seasons Restaurant, à l’affiche du Festival d’Avignon, n’a pas la charge corrosive de Sur le concept du visage du fils de Dieu, vu l’an dernier dans le même festival, où une nuée d’enfants lançaient des grenades sur une peinture du XVe siècle représentant le visage du Christ. La charge était d’autant plus violente que la première partie du spectacle montrait un fils au service de son père explicitement incontinent. Selles, sang et larmes se mêlaient pour en appeler à l’indispensable pitié humaine.

Changement d’horizon dans cette dernière partie du triptyque que l’artiste italien consacre «à la face cachée de l’image». The Four Seasons Restaurant repose sur un acte de sécession de Mark Rothko. En 1958, le peintre a refusé de livrer ses tableaux monumentaux au restaurant new-yorkais du même nom qui les lui avait commandés, réalisant, en cours de travail, qu’il s’opposait à l’idée de peinture décorative. «C’est un véritable acte philosophique, salue Romeo Castellucci. La disparition devient image. L’acte de l’artiste n’est pas d’ajouter des objets à ceux qui existent déjà, mais de retirer les objets. L’artiste doit devenir transparent pour devenir un seuil à franchir.»

La transparence? L’artiste italien l’aborde en trois mouvements dans sa dernière création. Tout d’abord, le public, plongé dans le noir, entend ce qui correspond aux fréquences ultra basses (26 octaves au-dessous du do central!) du trou noir de l’Univers. C’est bouillonnant, violent, et les boules Quies distribuées avant la représentation trouvent tout leur sens. Elégie pastorale ensuite, avec l’arrivée dans une salle de gym de dix vierges en tablier et sabots. En italien surtitré, les belles innocentes jouent des extraits de La mort d’Empédocle, de Hölderlin, le plus romantique des poètes allemands, où il est question du suicide esthétique d’Empédocle, philosophe présocratique. La gestuelle des jeunes filles rappelle les tableaux pastoraux et le tout, réglé au cordeau, diffuse une pureté inouïe, presque inquiétante, d’autant que des kalachnikovs reposent contre les espaliers de la salle de gym. Au terme du suicide du philosophe dans l’Etna, les jeunes filles accouchent d’elles-mêmes, se dénudent et quittent le plateau comme des émissaires de la beauté sur terre. Cette séquence se situe à la limite du ridicule, mais le métier de Castellucci lui permet de ne pas y sombrer.

D’ailleurs, l’obscurité chère à l’artiste revient en force dans le dernier mouvement. Déjà, avant leur partition élégiaque, les jeunes filles s’étaient coupé la langue, des bouts de chair que des chiens, de vrais chiens, avaient avalés à même la scène. On retrouve cette idée de destruction dans la troisième partie où, après un jeu de rideau qui découvre le cadavre couché d’un cheval, une tempête stupéfiante balaie le plateau. A nouveau, le seuil sonore dépasse l’audible, à nouveau, les yeux sont bousculés. L’idée, derrière tant de violence des sens? Que le monde immédiat doit s’abstraire pour laisser la place à la beauté profonde, celle des origines. On peut sourire devant cette démarche messianique qui place haut la responsabilité de l’art. N’empêche, quand on sort de Four Seasons , on est aussi sonné qu’après le film Melancholia , de Lars von Trier. Et on n’a pas tellement envie de rire.

The Four Seasons Restaurant, Festival d’Avignon, jusqu’au 25 juillet, 0033 490 14 14 14, www.festival-avignon.com