Danse urbaine

Breakdance: le Mexique sous pavillon suisse

Danseurs de hip-hop, deux frères mexicains installés à Zurich représentent la Suisse au championnat mondial de breakdance qui a lieu ce week-end. Portrait d’une réussite arrachée à l’effort

Mercredi, 15h. Sous la brique rouge du Komplex 457, on se prépare à accueillir la grand-messe du breakdance. Trois jours d’ateliers, de joutes d’improvisations et de compétitions couronnés samedi soir par la finale mondiale de la Red Bull BC One, où 4000 spectateurs sont attendus pour ce qui se présente comme la plus grosse compétition internationale de breakdance.

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Partout on teste des écrans, on monte des gradins, le fabricant de boissons énergisantes déploie son branding testostéroné. Puisque l’entretien n’est pas filmé, Dr. Hill et Baby OG ont reçu la permission de s’éloigner du mur tapissé de logos devant lequel ils posent d’habitude. Calés sur la terrasse du bâtiment, les deux frères déballent leur parcours sans effets de manche, de la banlieue de Mexico City aux grands podiums européens.

B-boys

Plus qu’ailleurs, le hip-hop a mauvaise réputation au Mexique, où le sourire figé des mariachis passe mieux que les bijoux dentaires des rappeurs de Californie. Mais Dr. Hill – né Gil Adan Hernandez Candelas en 1986 – n’en prend pas immédiatement conscience. La musique qui guide ses premiers pas de danse est un mélange saccadé de hard house et de techno que l'on appelle Underground Music, du nom d’un label éponyme fondé à Chicago au début des années 1990. «Nous dansions sur de la musique électronique, mais en réalité nos figures étaient déjà celles du breakdance: le robot [style popularisé par Michael Jackson], le headspin [qui désigne une rotation sur la tête sans poser les mains], le freeze [position statique sur une ou plusieurs parties du corps].»

Un jour, alors qu’il s’entraîne dans la rue avec des amis, un danseur de hip-hop lui tape sur l’épaule: «Hé les gars! Vous faites du breakdance! Vous êtes des b-boys!» Dr. Hill ignore tout de ce vocabulaire, mais il approuve immédiatement. «C’est à partir de là que je me suis rapproché du mouvement», raconte-t-il sans renier ses années Underground.

Au fond du jardin

Dans la ville de Chimalhuacan où il vit avec sa famille, à 30 kilomètres de Mexico City, les lieux manquent pour pratiquer son art méconnu. A la maison, il pousse les canapés pour pouvoir travailler sa coupole, figure mythique où seul le dos du danseur touche le sol pendant qu’il tourne sur lui-même.

Impressionné par ses progrès, son oncle lui construit une piste de danse adaptée au fond de son jardin. Tous les week-ends, les jeunes du quartier se retrouvent chez lui pour partager leurs nouveaux acquis. Baby OG, le petit frère de Dr. Hill, chope le virus: «J’ai commencé en même temps que lui. Simplement, parce que j’étais plus jeune, je ne pouvais pas sortir pour participer aux battles. A Mexico City, les rues sont dangereuses, les enfants ne traînent pas dehors comme ici.»

Des airs d’architecte

Encore aujourd’hui, Baby OG semble accepter son rôle de cadet. Là où Dr. Hill cumule les attributs du bling – crâne rasé, chaîne gourmette, boucles d’oreilles à ses initiales –, Saul Fernando soigne sa discrétion. Son catogan est bien peigné, avec ses lunettes de vue à monture épaisse, il passerait pour un graphiste ou un architecte. Seules ses baskets Puma bicolores, un classique des breakdancers, trahissent sa passion.

Comme pour mieux conjurer son complexe de légitimité, Baby OG arrose son discours des valeurs attachées à sa discipline. Sa signature chorégraphique? «Authentique, old school. Le meilleur moyen de trouver son style, c’est de rester soi-même et de le faire à fond. Je n’essaie pas d’être un gangster, mais j’ai grandi dans un ghetto. Ma manière de bouger raconte cette vie-là.»

Dr. Hill prend davantage de distance avec l’orthodoxie hip-hop. Au Mexique, en plus de ses études de psychologie, il fait du théâtre, apprend la danse contemporaine et travaille son chant. Sur son compte Instagram, entre deux freestyles aériens, il publie ses reprises de Christina Aguilera au piano. Depuis trois ans, il tourne dans le monde entier avec Break the Tango, un spectacle qui réunit sur scène des gloires du tango et les seigneurs des danses urbaines.

Battles fraternelles

En 2007, quelques années avant de quitter le Mexique pour se rapprocher des scènes européennes, plus actives et plus lucratives qu’en Amérique centrale, les deux frères fondaient l’Unik Breakers Crew. Même s’ils représentent désormais la Suisse en compétition, Dr. Hill et Baby OG, installés à Zurich depuis respectivement 2012 et 2015, restent fidèles à leurs complices chilangos et multiplient les projets communs.

Complémentaires avant d’être adversaires, Dr. Hill et Baby OG s’affrontent rarement. «Bien sûr qu’il m’impressionne. Au début, il pensait que je voulais juste l’imiter. Il a attendu de voir si j’avais ma propre motivation. Puis j’ai appris certains mouvements qui me rendaient heureux, et à cause de ce sentiment-là, je suis devenu accro. Je me suis investi pleinement. Aujourd’hui, lorsqu’une battle nous oppose, j’oublie que c’est mon frère. Nous sommes deux danseurs qui donnons le meilleur de nous-mêmes», explique Baby OG.

Théoriquement, une rencontre au sommet pourrait avoir lieu samedi. Si Dr. Hill figure déjà parmi les candidats au titre de champion du monde, Baby OG devait encore se qualifier pour la 16e place, qu’une trentaine de danseurs se disputaient jeudi soir.

Quelle que soit l’issue de la compétition, lundi matin, Baby OG emmènera son fils à la crèche, Dr. Hill retournera enseigner le hip-hop. Ensemble, ils prépareront la première visite en Suisse de leur père. Ouvrier à la retraite, il a toujours encouragé ses fils dans leur carrière. Avec un seul commandement: «Faites des choix, mais ne les regrettez jamais.» Il fut obéi.

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