Au premier abord, l'endroit a tout de la galère lyrique: une scène trop grande, une absence d'acoustique et un climat pour le moins capricieux. Pourtant, le Festival de Bregenz est ce qui se fait de mieux en matière d'opéra en plein air. Depuis une vingtaine d'années, l'intendant Alfred Wopmann y pratique une astucieuse programmation. Elle repose sur un simple principe: les «hits» dehors, les raretés à l'intérieur.

Traditionnellement, la grande scène posée sur le lac de Constance accueille des ouvrages populaires qui restent deux ans à l'affiche. Tandis que sous ses gradins, où l'on a construit un confortable Festspielhaus, on programme une œuvre rare (voir ci-dessous). Tout va donc pour le mieux dans la meilleure des Autriche? Pas tout à fait. Malgré son excellent taux de fréquentation, le Festival de Bregenz est menacé de restrictions budgétaires imposées par le nouveau ministre des Finances, Karlheinz Grasser, membre du FPÖ. Comme de bien entendu, c'est la création d'un opéra contemporain prévue pour 2002 qui devrait en pâtir…

La Mort mène le bal

Aucun danger ne menace en revanche le blockbuster de la scène lacustre. Depuis plusieurs années, il est confié à des artistes qui savent tirer parti de la démesure du lieu. A Bregenz, le secret d'une production réussie, c'est le culot: il faut oser le gigantisme et préférer la métaphore au réalisme. Ajoutez-y une pointe de sagacité, et vous toucherez le public le plus vaste. La production créée l'année dernière et reprise aujourd'hui, Un Bal masqué de Verdi, en est l'exemple parfait. On nous en livre la version originale, à la cour de Gustave III de Suède, et non la version retouchée pour cause de censure italienne – de quoi contenter les puristes. Puis on invente une image époustouflante – de quoi contenter les touristes: Richard Jones et Antony MacDonald, qui signent conjointement mise en scène, décors et costumes, ont ouvert un immense livre feuilleté par un squelette ricanant. La Mort mène le bal sur ce plateau devenu image poétique. Et la scénographie file la métaphore: l'antre de la prophétesse Ulrika est un cercueil géant apparu sur le lac tel un vaisseau fantôme, Amelia ira cueillir la mandragore sous une guillotine surgie des flots. Ici triomphe l'imagination intelligente, qui fait tant défaut aux reconstitutions en carton-pâte des Arènes de Vérone.

Plaçant d'emblée le drame de Verdi sous le signe d'une danse des morts, Jones et MacDonald chorégraphient les mouvements de foule avec doigté. Par le biais de gestes dansés ou de figures symboliques, comme ce gigantesque point d'interrogation formé au moment du bal, le chœur raconte autant que le décor ou les éloquents éclairages de Wolfgang Göbbel. C'est qu'ici, on laisse parler les images, sachant qu'une direction d'acteur approfondie ne passerait guère la rampe.

La mise en scène ne manque toutefois pas d'idées justes, comme ce splendide duo d'amour pendant lequel Gustavo et Amelia se fuient et se cherchent en tournant autour d'un cercle de lumière dans lequel ils finiront par s'étreindre – cercle lumineux qui révélera, quelques instants plus tard, l'adultère d'Amelia à son mari, Ankarström. Cette manière de transformer les personnages en Lilliputiens perdus dans un monde qui les dépasse touche au cœur de l'œuvre, tout entière dominée par un implacable fatum. Et pour parachever l'efficacité de cette éblouissante production, Jones et MacDonald ménagent d'incessantes surprises: feux d'artifice marquant l'ouverture du bal, apparitions inopinées d'assassins ou d'éléments de décor… Tout aussi efficace, le Suisse Marcello Viotti dirige les Wiener Symphoniker avec éclat, mais un rien de pesanteur.

Superproduction multimédia

L'aspect musical de telles superproductions n'est certes pas des plus engageants: l'orchestre joue dans un studio derrière la scène, le chef étant relié aux chanteurs par une forêt de téléviseurs. Mais il faut avouer que la sonorisation a fait d'énormes progrès. A tel point qu'elle est capable de simuler l'effet stéréo lorsqu'un personnage est situé à droite ou à gauche de la scène. Les chanteurs, vaillants, sont issus d'une triple distribution. Ce soir-là, on a découvert un ténor agile et brillant en la personne de Rafael Rojas, un Oscar pétillant en Marlis Petersen, tandis que Stephan Pyatnychko (Ankarström) et Elena Zaremba (Ulrika) sont ce qui se fait de mieux dans leurs emplois respectifs. Seul Iano Tamar, au timbre toujours aussi ocre et charnu, peine dans les aigus très exposés d'Amelia. Qu'importe, les 8000 spectateurs sont venus là pour assister à un grand spectacle. Ils ont eu mieux: une démonstration d'intelligence.