Devant la Grande Scène, une bouteille de «slivovic» circule. Des jeunes nouent une série de drapeaux entre eux. «Ce sont les drapeaux des Balkans, explique l'un d'eux: serbe, croate, macédonien, grec…» Il n'y en a pas de bosniaque? «Bosniaque? On n'en a pas trouvé! Slovène non plus.» Ils sont tous là pour faire la fête à celui qu'ils appellent «Gorané» ou «Brego». Mais Goran Bregovic laissera ses musiciens commencer seuls avant de s'avancer sur scène pour les présenter: l'orchestre est polonais, le chœur d'hommes vient de Belgrade, les voix féminines sont bulgares «et mon orchestre des mariages et des enterrements est un peu de partout».

Le compositeur demande au public de s'asseoir, mais il a un peu de peine à calmer ses fans. Le silence se fait enfin pour la musique de La Reine Margot. Puissantes et sourdes, les voix masculines scandent: «Sacramento, sacramento». Bregovic sait autant travailler dans l'emphase que dans le délire.

«Je fais de la musique Frankenstein», explique-t-il plus tard, à la conférence de presse. Celui dont le père et le grand-père étaient des officiers raconte les liens historiques entre musiques gitane et militaire dans les Balkans. Ainsi, lors de la Première Guerre mondiale, les Serbes ont-ils pris les instruments traditionnels gitans pour former des fanfares militaires.

Devant les journalistes, Goran Bregovic cache le doux regard qu'il a posé sur la foule de l'Asse derrière des lunettes noires. La première question ne concerne pas le concert, mais la guerre. Il peut juste dire qu'il est fatigué de la guerre. Il dit aussi que la seule responsabilité qu'il se reconnaît en tant qu'artiste des Balkans, c'est de manifester l'existence de cette région déchirée, non seulement dans les pages internationales des journaux, mais aussi dans leurs colonnes culturelles.