Eternel revenant dont on commémore l'aura au rythme des anniversaires, Jacques Brel a disparu le 9 octobre 1978 emporté par un cancer. Tous les cinq ans, son souvenir revient. Avec plus ou moins de bonheur éditorial. Le trentième anniversaire de sa mort voit fleurir quantité de publications (CD, livres, DVD, BD, films) et une exposition. Sans toutefois avoir grand-chose à ajouter ni dévoiler.

Certes mercredi, ont été dispersés aux enchères à Paris quelques souvenirs précieux pour collectionneurs aigus par Sotheby's (un total de 95 lots, dont le manuscrit de la chanson «Amsterdam», vendu pour 170000 francs) qui entretiennent la fièvre Brel. Certes, la qualité de plume et le charisme scénique du chanteur belge continuent de fasciner et d'inspirer de jeunes générations d'artistes francophones comme anglophones (Abd Al Malik, Damien Saez ou Neil Hannon). Mais rien d'absolument indispensable n'émerge. Comme pour Léo Ferré et Nino Ferrer, célébrés cette année, le parcours de l'homme et les thématiques de l'œuvre sont saucissonnés à l'envi.

Brel, l'«éternel adolescent»

De ces prismes répétés - Brel le Belge, l'abbé Brel, l'excessif, le pourfendeur de tout embourgeoisement, le révolté permanent, etc., on préférera finalement en 2008 l'hypothèse de l'«éternel adolescent». Bien que pas inédite non plus, c'est celle qu'a développée le journaliste Serge Le Vaillant dans un bel ouvrage richement illustré d'archives aux Editions Textuel. Conscient de signer «un énième livre sur Brel», il postule que l'artiste a été un «adolescent en équilibre durant toute sa vie». Si «sa révolte sera tardive, (elle) n'en sera que plus forte». Et d'ajouter: «Après avoir refusé un destin fixé par d'autres (ndlr: emploi à la cartonnerie familiale), il vivra ici et maintenant, puis ailleurs, mais toujours au présent.» Seule «l'intensité d'une vie compte», aimait à dire Brel dont les tours de chant ont duré quatorze ans (1953-1967).

Le livre de Le Vaillant touche surtout parce qu'il émane d'un auteur qui a longtemps détesté Brel. «Parce que, stupidement, il ne voyait en lui qu'un chanteur pour la génération de ses parents. Comme eux, il avait des expressions désuètes. Il trimballait un univers gris et des personnages d'un autre temps dont les préoccupations m'échappaient.»

De son engagement en 1953 au Théâtre des Trois Baudets à Paris par Jacques Canetti à son ultime album en forme de grand retour, Les Marquises (1977), Brel s'est mué en modèle d'écriture et d'intensité d'interprétation difficile à quitter. Reste qu'au-delà des incunables comme «Ne me quitte pas», «Amsterdam», «Ces gens-là» ou «Les vieux», les premiers pas de Brel en public furent désastreux. Malgré des textes déjà d'une maîtrise et violence exceptionnelles. C'est ce que restitue chronologiquement la réédition de ses premiers enregistrements chez Philips. Trois des cinq disques (1954-1961) du coffret rappellent l'originalité du personnage et de son style pour une époque pas habituée à tant d'insolence et d'absence de sentimentalisme en chanson.

Serge Le Vaillant: Jacques Brel, L'éternel adolescent (Ed. Textuel)Enregistrements Philips 1954-1961 (5 CD, Universal). Exposition «J'aime les Belges!», à Bruxelles/www.jacquesbrel.be