Si le cinéma portugais avait jusqu'ici les faveurs de la critique, il a sombré cette année à Locarno dans une grandiloquence bouffonne avec La racine du cœur, du cinéaste réputé Paulo Rocha. Mais c'est peut-être du grand frère brésilien que les nouvelles cinématographiques sont les meilleures, malgré un petit film lui aussi décevant signé Jean-Claude Bernardet, Sobre anos 60. Revendiquant une pédagogie des émotions, le cinéaste franco-brésilien entend faire passer un message à travers des images dont on ne connaît pas toujours le statut (extraits de films, archives diverses, actualités) et qu'il nous délivre sans commentaire ni aucune autre forme d'explication. Critiquant l'esthétisme de l'avant-garde artistique brésilienne durant la dictature, il tombe lui-même dans ce travers nébuleux et sophistiqué, ratant ainsi doublement sa cible: sans message clair, pas d'émotion.

Pas de samba

Heureusement, l'enthousiasme et l'énergie de la fameuse productrice brésilienne Sara Silveira emportent l'adhésion en Europe. Elle vient en effet de décrocher une coproduction française pour le prochain long métrage de l'anarchiste Carlos Reichenbach, cinéaste bien connu à Locarno, où il présentait l'année dernière Deux rivières, fiction qui osait inscrire une réflexion politique au cœur d'un grand récit mélodramatique. Le nouveau projet de Reichenbach et de Sara Silveira plonge une jeune ouvrière textile dans la banlieue pulsante de São Paulo sur des airs de Marvin Gaye et de la musique noire brésilienne. «Nous allons nous adresser aux jeunes, raconte Sara Silveira. Pas question pour nous de faire dans la joyeuse samba ou la grande misère comme un certain cinéma brésilien. Nous allons décrire la réalité actuelle, qui est complexe. Le Brésil est un pays merveilleux qui n'arrive pas encore à vivre comme il le voudrait. Les politiques, les juges, les administrateurs volent comme sous la dictature. Mais la démocratie rend ces scandales visibles, donc on peut les dénoncer. Le Brésil d'aujourd'hui est un grand pays qui tremble. Nous voulons l'éducation, la santé, des rues plus sûres et propres, mais nous n'y arrivons pas encore. Alors on dirait la pagaille, mais en fait c'est le début de quelque chose d'autre. Avec la démocratie, le cinéma peut et doit raconter ça.»

Le cinéma d'auteur a besoin de l'Europe

Déclaré mort sous la présidence de Fernando Collor de Mello, qui avait supprimé tous les organismes d'aide à la production, le cinéma brésilien revit depuis l'adoption d'une loi sur l'audiovisuel et l'impeachment qui frappa de Mello en 1992. Des films comme Central do Brasil se retrouvent en compétition aux Oscars. Mais attention, prévient Sara Silveira, on ne peut pas se reposer sur un grand succès unique comme celui de Walter Salles. «Nous avons besoin de l'Europe pour faire vivre un cinéma d'auteur au Brésil», affirme-t-elle. En attendant, les festivaliers vont découvrir le film brésilien de la compétition locarnaise, Cronicamente inviavel de Sergio Bianchi. «Je ne l'ai pas encore vu, raconte Sara Silveira, mais il pourrait faire du bruit ici. C'est un cinéma très dur. Curieusement ce film a très bien marché au Brésil.» A voir demain à Locarno.

N. R.