Musique

Brett et les immortels

Les Londoniens de Suede sont toujours au sommet. Ils viennent de publier leur huitième album, une merveille, peut-être l’aboutissement d’une carrière de près de trente ans

Il vient tout juste de franchir la barre du demi-siècle, et c’est comme si rien n’avait changé depuis les années 1990. Toujours aussi fit, avec son délicieux accent cockney, son visage émacié, son regard aux faux airs de Mads Mikkelsen, et ce charisme qui transporte ou intimide, selon ses humeurs. On aperçoit quelques rides, certes, et aussi une mèche bien plus sage, mais Brett Anderson semble en pleine forme. À ses côtés, Mat Osman, 50 ans lui aussi, bassiste de Suede depuis leur formation en 1989, et caution volubile des interviews quand son leader veut marquer une pause.

Ils sont en promo à Paris, et on a presque envie de toucher le légendaire chanteur pour être sûr que ce n’est pas son hologramme. Parce qu’il goûtait si peu l’exercice qu’il le zappait dès que possible: «Toutes les interviews par téléphone avec la presse étrangère entre 1993 et 1999, c’est Mat qui les faisait en se faisant passer pour moi. Du coup, on l’appelait Bratt. Et il m’a mis dans l’embarras plus d’une fois avec certaines déclarations», racontait-il au Guardian au début de l’année.

Mais Brett Anderson, le seul et l’unique, a finalement trouvé une forme d’apaisement. Il a laissé derrière lui les addictions qui lui avaient pourri la vie voilà vingt ans, et s’est marié à une naturopathe avec qui il a un fils de 6 ans. Il est venu à Paris pour porter le huitième album studio de Suede, The Blue Hour. Le dernier volet du triptyque, selon le mot du groupe, lancé en 2013 avec le très pop Bloodsports, suivi du ténébreux et magistral Night Thoughts il y a deux ans. On apprécie l’effort, mais nul doute que ce disque saura se défendre tout seul au cours des prochaines semaines tant il est impeccable, dans ses compositions comme dans son rythme. On y retrouve tout ce qui fait le sel de cette power pop aussi profonde qu’enivrante et matinée d’envolées lyriques.

Une histoire à écrire

On est fixés d’entrée avec As One, une introduction terrifiante et hypnotique, avec ses mantras aux allures d’Introducing The Band, l’ouverture de leur indépassable Dog Man Star de 1994. Mais ils ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils laissent courir les guitares. C’est une forme de jeunesse éternelle, de refus de vieillir, et on sent bien leur envie de placer un hymne pour la prochaine génération. Le superbe Wastelands pourrait concourir, ou alors Cold Hands, mais c’est sans doute Don’t Be Afraid If Nobody Loves You, galop suedien des plus belles heures, qui restera dans l’histoire. Ils surfent à plusieurs reprises sur les crêtes de la grandiloquence, sans jamais s’y vautrer, et nous offrent des choses plus douces au milieu. Brett Anderson nous assure d’ailleurs que Life is Golden est sans doute la chanson la plus émouvante qu’il ait jamais écrite, en se réservant le droit de mettre The Next Life (1993) – sur sa mère, décédée d’un cancer — dans une catégorie à part.

Voilà une grande nouvelle d’automne, inespérée même au regard de l’état général du groupe en 2003. Epuisés par dix ans d’une vie sur la corde raide, ils avaient alors ouvert une parenthèse qu’ils ont tous crue définitive. «On n’aurait jamais dû sortir A New Morning cette année-là, c’était vraiment un mauvais disque. Ça nous a laissé un sale goût dans la bouche. Mais on a un jour senti qu’il nous restait encore une histoire à écrire», dit aujourd’hui Anderson. Il dit aussi avoir retrouvé sa créativité grâce à la naissance de son fils («ma muse, ma source d’inspiration»), provoquant ainsi des peurs toutes nouvelles chez lui – «celle de ne plus être là pour lui. La peur du monde, un endroit terrifiant. Adulte, ça va aller, mais quand tu regardes ton fils de 6 ans, ce n’est plus la même histoire. Les histoires que je raconte dans The Blue Hour le sont à travers ses yeux. Elles parlent des terreurs enfantines. C’est un disque qui peut mettre mal à l’aise.»

Sur l’album «Head Music» (1999):  Brett Anderson offre à Suede une cure de jouvence

Suede s’est offert les services de l’Orchestre philharmonique de Prague sur huit des quatorze titres. Ils ont réussi à éviter la caricature et nous voient venir de loin avec notre question. Ils en rigolent, Mat Osman en tête: «Oui, on avait parfaitement conscience du piège que ça représentait. C’est un cliché chez les groupes de rock, qui visent souvent trop riche, trop lourd en utilisant des cordes. Je pense que ça révèle surtout un manque de confiance en soi, du genre «je ne suis pas sûr que les chansons soient bonnes, alors chargeons la mule». Nous, on voulait que l’orchestre donne beaucoup de couleurs à nos compositions plutôt que de les noyer.» Brett Anderson ajoute: «On reste un groupe de rock, les chansons doivent avant tout fonctionner dans ce format. L’orchestre ne devait pas les submerger.»

Enthousiasme juvénile

Les deux hommes viennent donc tout juste de franchir le cap de la cinquantaine. Ils parlent des deux prochains albums du groupe, d’excellence, d’excitation et d’exigence comme s’ils avaient vingt ans de moins. «J’adore faire des disques, mais ça devient terriblement difficile avec l’âge. Les synapses ne tirent pas de la même façon. Dans les années 1990, les chansons déferlaient toutes seules. Et aujourd’hui, c’est presque comme être constipé», image le chanteur. Mat Osman le dit autrement: «Tu as 25 ans, tu écris ta première chanson d’amour, puis ta première chanson punk, puis ta première ballade, tout est nouveau, le champ des possibles infini. Et après vingt-cinq ans de carrière, ce champ est devenu beaucoup plus petit, parce qu’on ne veut surtout pas se répéter. On veut toujours aimer ce qu’on fait.»

Ils ont réussi bien au-delà de nos espérances. D’abord annoncés comme le futur grand groupe de la britpop au début des années 1990, ils ont ensuite été dépassés par Blur et Oasis en termes de notoriété. Mais comment avait-on pu à l’époque seulement imaginer les placer dans la même catégorie? Ils ont toujours volé à des altitudes inatteignables pour la concurrence. Au final, avec ce triptyque de la résurrection, ce sont eux qui gagnent la bataille tandis que les autres n’existent plus ou presque. Vingt-cinq ans après leur tout premier album, un classique, ils sortent toujours des disques essentiels.


Suede, «The Blue Hour» (Warner Music).

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