Musique

Brian Eno, l’art du camouflage

Cinq albums, dont un disque fantôme, de l’artiste britannique profitent d’une réédition

Brian Eno, l’art du camouflage

Cinq albums, dont un disque fantôme, de l’artiste britannique profitent d’une réédition

Choisir de parler de Brian Eno, c’est lutter vainement contre la tentation du name dropping. Sa carrière est aussi longue et variée que son patronyme complet – take a deep breath: Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno. Rarement en effet quelqu’un aura suivi, accompagné ou précédé d’aussi près ce qui fait la musique contemporaine non académique et ses à-côtés depuis 1970.

Eno, au-delà de sa riche carrière solo, c’est à la fois le claviériste de Roxy Music, l’homme qui, comme producteur, permit à Bowie d’accoucher de sa trilogie berlinoise, à David Byrne de My Life in the Bush of Ghosts (1981), et à U2 de The Joshua Tree (1987), ou encore celui à qui l’on doit l’invention de la notion d’ambient music dans les années 70 et, 20 ans plus tard, la popularisation de celle de «musique générative» – comprenez: composition musicale automatique, gérée par des algorithmes. On lui doit même le son du boot de Windows 95: «J’ai composé la séquence sur un Mac. Je déteste les PC», avoua-t-il. Eno est peut-être un jeune retraité de 66 ans, mais ça fait un agenda et un carnet d’adresses bien remplis.

L’actualité de Brian Eno en ce début 2015 est à comprendre comme un effet de retour. Le label All Saints Records réédite quatre albums du maître, initialement publiés entre 1992 et 1997: The Drop , The Shutov Assembly, le superbe Neroli (un monument de musique sensitive), et Nerve Net. Ce dernier nous arrive d’ailleurs avec un bonus inattendu: My Squelchy Life, véritable Graal des collectionneurs. En 1991, Brian Eno finalise ce LP, envoie ses copies promos à la presse musicale… et retire le disque avant même sa sortie. Pourquoi? A l’écoute, on ne comprend guère. My Squelchy Life est un bon album de pop altérée, teintée de jazz urbain – peut-être pas son meilleur disque, mais pas une production honteuse non plus… Très peu entendu durant ces 24 années, l’objet absent était en tout cas devenu un mythe.

Ce qui est donc aussi, on l’aura compris, le cas d’Eno. Est-il indéboulonnable? Sur le plan de l’histoire de l’art, assurément. Sur celui de son activisme interdisciplinaire (vidéo, informatique), indéniablement. Sur celui de sa production musicale récente, les avis sont plus partagés, et rendent le personnage peut-être plus insaisissable encore: un détour par le devenir d’une de ses notions phares, l’ambient music, fera peut-être comprendre pourquoi.

Lorsqu’il invente, à défaut du genre, le terme pour son album Ambient 1: Music for Airports (1978), Eno en donne une définition dialectique claire: le mot désigne «une musique non intrusive, capable d’envelopper l’auditeur sans mobiliser toute son attention». Structurellement, cela donne un art non narratif fait de blocs harmoniques qui se superposent.

Historiquement, c’est le point de départ d’une mode qui a offert une foultitude de disques pour certains magnifiques, et tout autant de chapelles: à la recette de base, certains ont ajouté une pincée de dub – c’est l’école germano-finlandaise de Stefan Betke ou Sasu Ripatti. D’autres, comme Brian Williams ou Mick Harris, ont choisi d’en faire une version plus inquiétante (bien entendu baptisée dark ambient) en jouant sur les dissonances. D’autres encore – ce sont les plus nombreux – ont été séduits par les propriétés effectivement relaxantes de cette musique et n’en ont malheureusement retenu que cela. C’est l’effet chill out et, de fait, l’ambient est aujourd’hui fortement connecté aux spéculations New Age et à l’huile de massage – on remarquera au passage que l’acteur Jeff Bridges vient d’offrir un chouette contre-pied comique à tout cela en publiant à compte d’auteur ce mois-ci ses Sleeping Tapes, pas spécialement somnifères mais au moins aussi décalées que le Dude de The Big Lebowski.

Pour en revenir à Eno, il est difficile de ne pas penser qu’il joue depuis quelques années à un jeu (volontairement?) dangereux avec la redéfinition «soins et spa» de sa propre musique. L’une de ses productions les plus récentes, Small Craft On A Milk Sea (2010), a été étrillée par The Wire, la bible des musiques actuelles. A l’écoute d’un album un peu plus ancien, Drawn From Life (enregistré en 2001 avec J. Peter Schwalm), on hésite constamment entre beauté séraphique et bande-son de salle d’accouchement. Soulignons: «On hésite». C’est peut-être ce dernier point qui fait toute l’intelligence d’Eno et qui, quelque part, pourrait définir l’entier de sa carrière: celle d’un homme qui, insensiblement, ne cesse de jouer avec les frontières et les perceptions qu’on en a.

On hésite constamment entre beauté séraphique et bande-son de salle d’accouchement

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