Culture

«Bridget Jones 2», l'âge du ras-le-bol

«L'Age de raison», le second opus cinématographique des aventures de la sympathique dépressive, est sorti mercredi. Décalquage pathétique du film précédent, il marque surtout les limites d'un phénomène sociologique qui paraît déjà dater du siècle passé. Ce qui tombe bien: c'est le cas

«Autant je pouvais m'identifier au premier film, autant je me sens aujourd'hui éloignée de cette gourde!» Voilà une remarque qui, entendue après l'accablant Bridget Jones 2, rassure: l'appareil marketing cynique, verrouillé sur un public cible, celui des jeunes femmes plus ou moins célibataires et vaguement dépressives, s'est grippé. Au moins pour une personne. Une personne qui ne se reconnaît plus dans cette héroïne.

Normal: en moins de dix ans d'existence, Bridget Jones a été remplacée. Notamment par la Carrie Bradshaw de la série TV Sex and the City. Carrie et ses amies ont, elles, choisi le rire entre copines, la rudesse de langage et l'extériorisation des pensées secrètes. Du coup, le verre de chardonnay, le pyjama en pilou et le journal intime façon Bridget semblent aussi désuets que l'alcoolisme permanenté de Sue Ellen dans Dallas ou l'arsenic d'Emma Bovary. Bridget Jones, clé de compréhension des femmes? Peut-être bien, mais la serrure a déjà été changée.

Alors elle se débat, Bridget, pour rester originale. Las! Après une carrière américaine ratée, l'Anglaise Beeban Kidron, condamnée aux téléfilms depuis, succède à sa compatriote Sharon Maguire derrière la caméra. Engoncée entre une armada de scénaristes et un conglomérat de producteurs germano-anglo-irlando-franco-américains, elle reproduit très scrupuleusement les scènes qui ont fait le succès du premier film (la culotte, les vilains pulls tricotés, etc.). Sauf que la question centrale de Bridget Jones 1 – que faire de cette solitude? – n'est plus de mise: elle a choisi Darcy et vit avec depuis six semaines et «71 orgasmes». Du coup, la singularité sociologique du phénomène Jones disparaît au profit d'une question traitée un million de fois et mieux: comment entretenir l'amour quand on se réveille chaque matin à ses côtés?

On ne remet pas quatre fois un soufflé au four, surtout quand son migrodata date d'un autre siècle, le dernier. En 1996, la première fournée, le livre d'Helen Fielding Le Journal de Bridget Jones, lui-même décalqué sur le roman de Jane Austen Orgueil et préjugés, avait monté plus qu'espéré, s'arrachant à près de 10 millions d'exemplaires à travers le monde. Avec de tels chiffres, il aurait été insensé de ne pas remettre le plat sous un autre corps de chauffe, celui du cinéma, fin 2000, avec succès.

Quoique. Il s'agit en effet d'un succès très relatif vu son battage. 152e film le plus vu de l'histoire du cinéma avec 280,5 millions de dollars de recettes, Le Journal de Bridget Jones a moins convaincu que L'Arme fatale 4. C'est dire. Le jeune compatriote de la Britannique Bridget, Harry Potter, qui est un peu le Bridget des enfants, pointe, lui, entre le 3e et le 14e rang du plus grand nombre de spectateurs. Et le non moins british James Bond – qui est quand même le Bridget de tous les mâles virils – se hisse au 28e rang et rapporte deux fois plus, même en petite forme.

Bridget, Harry, James. La réussite internationale de ces produits nés à l'ombre de Westminster démontre toutefois la formidable capacité des Britanniques à inventer des stéréotypes universels. Leur savoir-faire consiste à diluer les caractéristiques trop british tout en conservant un arrière-goût de terroir. La compagnie locale qui s'est occupée de Bridget Jones, Working Title, est spécialisée dans ce genre avec des titres comme Quatre Mariages et un enterrement. Avec son principal allié américain, Miramax, elle reproduit depuis quinze ans une recette infaillible: transformer chaque gêne ou défaite des héros en victoire, et combiner la retenue anglaise avec l'exubérance américaine. Les Bridget Jones font évidemment ronronner ce principe. Tout comme la carrière d'un de leurs protagonistes, Hugh Grant, dont le talent se résume justement à ces deux seules expressions: la gêne et l'exubérance.

Et Renée Zellweger? Son jeu résume la réussite et aujourd'hui l'échec du phénomène Bridget Jones au cinéma. Question d'identité, évidemment centrale dans un projet qui a massivement reposé sur l'identification des spectatrices. Texane et déjà célèbre notamment pour ses rôles dans Jerry Maguire et Fous d'Irène (où sa liaison réelle avec Jim Carrey l'avait propulsée sur toutes les une), Renée Zellweger n'avait pas été choisie pour sa ressemblance avec le personnage. Au fond, contrairement à Sean Connery ou Pierce Brosnan en 007 ou à Daniel Radcliffe en Harry Potter, personne n'a jamais vu Bridget Jones à l'écran. Juste Renée Zellweger, une fille sympathique au demeurant, qui vient d'être payée 11 millions de dollars pour faire semblant d'être dépressive et boulimique.

Bridget Jones: L'Âge de raison (Bridget Jones: The Edge of Reason), de Beeban Kidron (USA, GB, France, Allemagne, Irlande 2004).

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