Elles ont tout fait pareil, comme des sœurs qui se seraient promis de ne jamais se quitter. Brigitte Fournier est de Nendaz, où son père était concierge et où sa mère élevait les cinq enfants. Brigitte Balleys est de Dorenaz, où son père était menuisier et où sa mère élevait ses deux filles. A deux ans de différence, elles ont étudié auprès des mêmes professeurs: Oscar Lagger, à Sion, qui dirigeait le chœur de la cathédrale, puis Jakob Stämpfli, l'un des maîtres du «Lied», qui enseignait à Berne.

Elles se sont rencontrées à la fin de l'adolescence, dans un quatuor vocal. Coup de foudre: musical, amical. Ensuite, leurs routes ont divergé. Brigitte Balleys a terminé ses études à Berne puis est allée au nord, à Freiburg im Brisgau. Brigitte Fournier a passé ses diplômes à Lausanne et a suivi le Rhône, pour être engagée à Lyon. Mais elles ne se sont jamais perdues de vue, voix complémentaires, Fournier la soprano au timbre argenté, qu'on vient d'entendre à Genève dans «Siegfried», Balleys la mezzo-soprano au timbre mordoré, qui eut l'honneur de chanter avec les plus grands chefs, Ashkenazy, Abbado…

Elles chantent ce soir à Genève à deux voix. C'est le pianiste Laurent Martin, époux de Brigitte Balleys, qui les accompagne et complète ainsi cette histoire de famille: «Lorsqu'elles répètent, je suis au spectacle, c'est un bonheur parfait. Leur entente est fabuleuse.» Vérification au cours d'une interview croisée.

Le Temps: Brigitte Balleys, qu'aimez-vous dans la voix de Brigitte Fournier?

Brigitte Balleys: C'est une voix d'ange mais avec un grain, une humanité… Je l'aime aussi de la connaître si bien, de l'avoir vu évoluer à travers les succès et les crises. Et j'admire sa cage thoracique. Elle respire plus calmement que moi.

– Et vous, Brigitte Fournier?

– Brigitte Fournier: J'aime les couleurs de sa voix, j'aime son sens du mot. On connaît toutes nos faiblesses l'une de l'autre, on sait comment se soutenir lorsque nous chantons ensemble.

– B.B.: On discute beaucoup de notre travail. On ne s'épargne pas, non plus. Parfois, nous nous sommes attrapées. Puis on s'est retrouvées.

– B.F.: C'est comme la vie de couple. Mais je ne pourrais pas chanter en duo avec quelqu'un d'autre.

– B.B.: Moi non plus! C'est une aventure à deux, depuis le départ. Nous avons ri, nous avons travaillé, refait le monde ensemble. En même temps, c'est éprouvant. J'ai deux ans de plus que Brigitte Fournier, et j'ai souvent eu le sentiment, lors de nos années d'étude, d'être coupable vis-à-vis d'elle, comme si je l'influençais par mes choix.

– B.F.: Ah bon? Je n'ai jamais eu cette impression. Tu étais plus fonceuse, moi plus prudente.

– B.B.: Oui, nous sommes incroyablement différentes de tempérament. Je suis plus orgueilleuse.

– B.F.: Non, plus passionnée!

– Comment êtes-vous devenues chanteuses?

– B.F.: Mes parents n'avaient pas d'instruction musicale mais ils nous ont poussés, les cinq enfants, à faire de la musique. J'ai fait du piano, puis j'ai voulu danser, mais à l'adolescence, j'ai trop grossi. Je chantais dans le chœur de la cathédrale, mais j'avais une idée assez lointaine de l'opéra, jusqu'à la découverte de La Flûte enchantée de Mozart filmée par Bergman. Ce fut un déclic, même si ma carrière est née au fil des opportunités. Pour moi, il s'agissait d'abord de passer un diplôme de professeur de chant. Je n'ai jamais eu le feu sacré de Brigitte. En réalité, je ne me suis jamais sentie complètement professionnelle.

– B.B.: Ca y est, elle recommence! Brigitte est capable, après avoir été engagée, de demander au metteur en scène de repasser une audition, pour être sûre qu'il ne s'est pas trompé en la choisissant! Mais c'est vrai, j'ai rêvé de chanter depuis l'âge de quatre ans. Mon père dirigeait une chorale, on chantait à la maison. Puis j'ai remporté un petit concours en Valais, et des amis de mes parents m'ont entendue. Ce sont eux qui sont venus les persuader que j'avais de quoi faire une carrière, de me laisser poursuivre.

– Et les crises?

– B.B.: J'ai cru perdre ma voix après la naissance de mon enfant. La crise a été terrible, mais elle m'a permis de surmonter un problème beaucoup plus ancien. Depuis, je me sens plus forte. Et aujourd'hui, j'ai envie de m'aventurer dans des rôles plus grands: Wagner, Verdi…

– B.F.: Je déteste m'écouter, c'est pour cela que j'aime chanter en duo: on écoute l'autre plus que soi-même. Je déteste encore plus me regarder. Et je n'ai pas de plan de carrière.

DUOS au Bâtiment des Forces motrices, Genève, ce soir à 20 h.

Programme Mendelssohn, Brahms, Bonis, Chausson, Rossini, etc.

Loc. 022/418 31 30.