Brigitte Rosset bondit et rebondit à la Comédie

Scènes Formidable d’énergie et d’humanité, la comique romande joue «Tiguidou»

Une fête endiablée qui permet à l’artiste de composer une galerie trépidante de personnages

Extraordinaire. Dans le registre humour du quotidien et portraits de caractères, Brigitte Rosset est vraiment extraordinaire. On avait déjà salué son talent pour croquer les gens dans Suite matrimoniale avec vue sur la mère en 2009 et, surtout, dans Smarties, Kleenex et Canada Dry (LT du 23.03.2012) où la comique romande peignait la population d’une clinique psychiatrique avec une sagacité et une humanité renversantes.

Mais dans Tiguidou, son dernier solo créé à Neuchâtel le 21 avril dernier et découvert mardi soir dans une Comédie de Genève pleine à craquer, Brigitte Rosset ajoute encore des ruptures de ton et des dialogues endiablés à sa coutumière dextérité. La comédienne est lauréate du Prix suisse du théâtre 2015. On applaudit.

Tiguidou? C’est une expression québécoise destinée à galvaniser les âmes essoufflées. Il paraît que ce mantra est encore plus efficace lorsque les disciples enfourchent des chaises et sautent sur place pour le brailler. Le solo de l’humoriste s’ouvre et se ferme sur ce rituel bioénergétique et on visualise sans peine les rescapés de la fête se livrer à cette transe secouée.

Car oui, pour ce quatrième solo, Brigitte Rosset nous invite dans son salon. Où, pour se remonter le moral et fêter ses 39 ans, elle a eu l’étrange idée de convier à une party géante tous les contacts qui figurent dans son répertoire téléphonique! Autant dire le grand écart entre son gynécologue (qui décline sèchement l’invitation) et les bouchers qui viennent, eux, et nous régalent d’un dialogue existentiel sur la triste mort de la viande versus la vie réjouie de leur clientèle. Cette séquence où Brigitte Rosset interprète le dialogue surréaliste entre Serge et Raymondine, alias Saucisse, est un des grands moments du spectacle. Une sorte de numéro de haute voltige où la comique, adaptant sa voix, son expression, ses gestes à chacun des personnages, négocie l’échange à une vitesse vertigineuse.

Dans ce passage, comme dans l’interprétation de la mythique Anne-Marie, une «vieille» copine à la voix caverneuse et au lifting définitif, la comédienne atteint des sommets de transformisme.

Mon voisin de siège, qui, mardi, a souri plus que ri, a une thèse: l’humour de Brigitte Rosset, charmant au demeurant, serait spécialement destiné aux femmes. Simplement parce qu’elle parle plus des femmes et que chacune d’entre nous se reconnaît ou reconnaît une amie, ennemie, connaissance, etc. dans ces archétypes. Un humour sexué, donc. De fait, de Juliette, la copine amazone qui a maté le genre masculin pour l’éternité, à Sophie, l’amie fidèle qui est la douceur et la compréhension incarnée, en passant par Marylou, la Québécoise géniale et survoltée, ou encore la maman de Tamara, mère de famille névrosée, les personnages féminins sont spécialement réussis et gratinés.

Et on n’a encore rien dit de Magali qui secoue son bébé avec toute la frustration d’une épouse délaissée, de Vania, sommet de naïveté et ex-jeune fille au pair devenue la compagne de l’ex-mari de Brigitte (il faut suivre!), ou de la coach de vie, sensualité sur pattes qui donne le tournis à tous les invités… Sans doute, oui, Brigitte Rosset a un faible pour les figures féminines qu’elle caricature avec beaucoup d’humanité.

En témoigne ce passage, formidable, où Juliette, mère courage et meneuse de la soirée, craque subitement et annonce que ça fait vingt ans qu’elle tient le coup et que tout le monde s’en fout! Silence stupéfait, gêne des invités. La sono enchaîne avec l’immanquable «I will survive» et la warrior, campée par une Brigitte Rosset sur ressorts, remonte sur le ring comme si rien ne s’était jamais passé… Emotion.

Elle est ainsi, Brigitte Rosset, qui s’est entourée des tendres Jean-Luc Barbezat pour la mise en scène et Pierre Mifsud pour la collaboration artistique. Elle aime tous ses personnages, même les plus fêlés, et nous tire les larmes quand elle montre, à la manière du couple Jaoui-Bacri, les failles de ses protégés.

D’ailleurs, elle se présente elle-même comme une fille nunuche, qui change dix-huit fois de robe avant la soirée et croit encore au grand amour alors que le beau Rémi, prince de ses 13 ans et roi de la bouteille de Coca, en pince pour une autre dès son arrivée…

Des bides, des flops, des erreurs de parcours. La force de cette humoriste réside dans ce tour de passe-passe: transformer un épisode douloureux en une partie de rire et proposer cette recette d’alchimiste au public. Rire de ses revers, apprendre du pire. Ce n’est pas son super-pote Jean-Pierre qui la contredira. Voilà un personnage masculin, un, qui la suit dans tous ses spectacles avec son délicat accent genevois… Une anthologie lui aussi. Mélange de bonne humeur affichée et de douleur cachée. Craquant. Comme elle.

Tiguidou, jusqu’au 3 mai, Comédie de Genève, 022 320 50 01, www.comedie. ch. Tournée sur brigitterosset.ch

Des bides et des flops. L’humoriste excelle à transformer un épisode douloureux en une partie de rire