Mettre en scène Les Femmes savantes n’est pas simple aujourd’hui. Non pas que Molière échoue à épingler les imposteurs qui, de tout temps, utilisent le langage fat pour enfumer leurs proies. Il excelle en cela. Mais disons que le satiriste ne brille pas par son féminisme quand il place dans la bouche de son double Chrysale, le mari débordé par son épouse, des propos qui visent à renvoyer les femmes à leurs fourneaux. D’ailleurs, bien conscients de l’écueil, Brigitte Rosset et Christian Scheidt ne laissent pas passer le monologue suspect sans dûment le commenter.

En fait, le duo facétieux ne laisse rien passer ou presque sans le commenter! Bien plus que la libre adaptation de La Locandiera de Goldoni, vue dans le même Crève-Cœur à la création, en 2012, Les Femmes (trop) savantes? est un feu d’artifice de propositions et de ruptures en tout genre pour exalter la comédie.

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«C’est une histoire de culottes. Tout con/verge vers la culotte», lance le duo facétieux, pas fâché du jeu de mots grivois. Ce ne sera pas le seul durant cette soirée où, à trois – le comédien-musicien Olivier Gabus est aussi de la folle partie –, les drôles incarnent les 13 personnages de la comédie et, sur fond de cabinet de curiosités avec oiseaux empaillés et longue vue à l’ancienne, troussent une proposition explosive.

Déjà, tout commence en Baroquie. Une contrée qu’a visitée Christian Scheidt cet été et où un certain Gaetan le Gaellec l’a initié aux «r» roulé du genre baroque et aux gestique, gestuelle et gesture qui composent le vocabulaire corporel de cet art raffiné. Evidemment, tout est faux, mais, sous leur perruque à grosses boucles tombantes, Bribri et CriCri soulignent la préciosité de cette époque où il fallait briller devant le roi.

Star Wars à Cologny

Molière ne parle que de cela dans cette partition tardive de 1672 et plus politique qu’il n’y paraît. Le satiriste fâché contre l’hypocrisie y brocarde les petits marquis, faux poètes et dévots de pacotille qui vibrionnent dans une cour où la palme revient à celui qui s’incline le plus bas. Les femmes savantes, elles, sont des esthètes qui, se piquant d’aimer le beau, composent des cibles parfaites. Molière s’en moque, oui, mais gentiment. Il garde son fiel pour l’affrontement entre les pédants, le duel saignant entre Trissotin et Vadius, le faux savant.

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Sur la scène du Crève-Cœur, cette bataille ressemble à un épisode de Star Wars qui serait passé par le Lunapark. Ça fuse, clignote, crépite de tous côtés et lorsqu’à la fin, une dame de Vandœuvres constate avec une petite moue que le spectacle «était vraiment déjanté», on peut saluer son analyse avisée!

Festival de perruques

Avant d’arriver à ce sommet de détraque, le texte, dont un tiers a été coupé, se raconte surtout grâce à l’habileté des deux comédiens à l’origine du projet. Chacun, chacune joue des accessoires pour incarner les personnages à la volée. Brigitte Rosset chausse une perruque blanche hallucinante de hauteur (Anne-Laure Futin aux costumes) et devient l’intraitable Philaminte, maîtresse de maison amoureuse des belles lettres. Puis elle est Bélise, la tante tropicale qui se trémousse sur des airs caliente en agitant deux plumeaux roses, tandis que son Henriette ouvre de grands yeux innocents sous ses accroche-cœur ensoleillés.

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En face, Christian Scheidt enfile une perruque stricte pour Armande, la fille rebelle aux choses de l’amour, une perruque souple pour Clitandre, puis des épaulettes monumentales pour Chrysale, le mari soumis qui manque justement de carrure face à son épouse acquise à Trissotin, le poète faquin. D’ailleurs, comment apparaît ce pédant sans qui rien n’arriverait? Le comédien enfile une veste rose fluo, une perruque à grande mèche romantique, perche sa voix au diapason et le voilà «trissoté» à la perfection.

Francis Cabrel et Jo Dassin

Au-delà des costumes qui volent littéralement sur le plateau au cours des changements à vue, les comédiens mis en scène par Robert Sandoz et Julia Portier multiplient les clins d’œil au public. Déjà, ils ne cessent de revenir à eux en train de jouer les personnages, installant une mise en abyme qui ramène à tout moment le présent sous le passé de la partition. Ensuite, ils enchaînent les gags visuels, comme les bottes de 3 mètres de long ou la machine à écrire qui fait clavecin (Olivier Gabus, un puits d’inventivité), de même que les citations pop comme ces chansons de Francis Cabrel ou de Joe Dassin. On navigue ainsi de trouvaille en trouvaille et on applaudit la force créative de cette équipe qui n’a peur de rien.

Mais, entre deux rires francs, on se souvient avec une pointe de nostalgie de la première version de l’adaptation de La Locandiera dans un théâtre du Crève-Cœur qui n’avait pas encore refait son intérieur. Là aussi, les deux comédiens virtuoses endossaient plusieurs rôles avec une habileté confondante, mais l’émotion avait sa place aux côtés des trouvailles allumées.

Avec ce premier projet qui parlait des fragilités d’une arrogance trop arrimée, on voyageait dans les brumes de l’automne. Disons qu’avec Les Femmes (trop) savantes?, on bascule clairement dans les fêtes de fin d’année, avec cotillons, confettis et sapin illuminé. Une joie qui réchauffe le cœur après les coups de froid répétés des deux dernières années.


Les Femmes (trop) savantes?, Le Crève-Cœur, Genève, jusqu’au 12 décembre.