Scènes

Brigitte Rosset et Frédéric Recrosio, l'amitié sur un plateau

Pour leur premier spectacle ensemble, les deux humoristes se demandent ce qu’être ami veut dire. Drôle, mais pas que. Dès ce mercredi soir à Onex, avant une tournée romande

Titi et Grosminet. Elle, bondissante et souriante. Lui, éternel inquiet et toujours prêt à griffer. C’est la première fois qu’ils signent une création ensemble, mais leur amitié semble durer depuis une éternité. Le soleil entre dans le café du Grütli, à Genève. Brigitte Rosset et Frédéric Recrosio racontent Les amis. Misères et splendeurs du sentiment amical. Un spectacle à découvrir ce mercredi soir, à Onex, avant une trentaine de dates en Suisse romande. Drôle? Forcément avec ces deux zozos affûtés. Mais pas seulement. A la manière du duo Bacri-Jaoui, les quadragénaires visent aussi les profondeurs du sentiment. Ils ont d’ailleurs convoqué Montaigne, Brassens et Nietzsche pour réfléchir avec eux à cette délicate affaire qu’est l’amitié.

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Aller contre les idées reçues fait aussi partie de notre questionnement

Brigitte Rosset, humoriste

Ce ne sera pas une pièce avec un début, un milieu, une fin, préviennent-ils. Ce ne sera pas non plus un spectacle de sketchs avec des personnages incarnés, vignettes hilarantes qui font toute la saveur des solos de Brigitte Rosset. Et pas plus un catalogue des différents types d’amis, style le comique, le discret, l’anxieux, le radin, etc. Mais alors, ce sera quoi? «Un spectacle libre, intriguant, un échange verbal où on éprouve notre propre amitié en évoquant différentes situations liées à ce sujet», répond Frédéric Recrosio, le littéraire de l’étape.

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Brigitte Rosset, qui fonctionne plutôt à l’impro, abonde: «On est deux amis qui parlent à bâtons rompus de tout ce qui tourne autour de ce lien. A commencer par ce cliché selon lequel l’amitié est forcément plus noble que l’amour. Et si c’était faux? Et si l’amitié n’avait pas cette élégance, mais pouvait être un truc très lourd et très laid? Aller contre les idées reçues fait aussi partie de notre questionnement.»

L’art des questions

Le questionnement. C’est justement ce qui a plu à l’humoriste genevoise lorsqu’elle a découvert, il y a dix ans, Frédéric Recrosio en scène. «C’était dans Rêver, grandir et coincer des malheureuses, quand il racontait son enfance et son éveil sexuel. J’ai aimé sa manière de tomber le masque et d’afficher ses doutes en matière de séduction. A cette époque, je parlais aussi beaucoup de maternité et de culpabilité dans mes spectacles. J’ai été touchée d’entendre une parole comique qui ne craignait pas l’intimité.»

Frédéric est moins spontané quand il s’agit de dire ce qui lui plaît chez Brigitte. Il minaude, tergiverse, puis finit par lâcher, subitement éloquent: «J’aime sa joie totale et sa virtuosité. Elle incarne ses personnages de manière stupéfiante.»

La bande de Bribri

On ne saurait le contredire. Alors qu’on aime le comique d’origine valaisanne pour ce jeu sur les mots tendres, ce déballage intime qui prend des accents innocents, on adore Brigitte Rosset pour le forum humain auquel elle donne vie, cette sorte de bestiaire attachant qui crée une famille. Anne-Marie, l’amie à la voix grave et au lifting permanent. Jean-Pierre, le Genevois bien popu. Le couple de bouchers, bavards insatiables. Sans oublier Marylou, la Québécoise survoltée… Aller voir un solo de Brigitte Rosset, c’est retrouver ses potes, comme dans une soirée.

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On pensait que les fidèles de Bribri feraient d’ailleurs de petites apparitions dans Les amis. Non, c’est plutôt par thématiques que vont avancer les deux comiques. Un exemple de sujet? Le cas classique du conjoint ou de la conjointe qui ne passe pas auprès des copains. «C’est un truc qu’on fait tout le temps, développe Frédéric Recrosio. Un pote présente sa copine au groupe qui n’attend qu’une chose: que les amoureux détalent pour commenter la nouvelle venue. En général, on estime aussi le temps que va durer la relation. Et si la fille ne nous plaît pas, on se dit: «Bon, rendez-vous dans trois ans!» C’est assez cruel, mais c’est la vérité.»

Autre sujet abordé dans ce spectacle discursif: celui de l’humour suspect. «Tu as un bon ami, tu l’aimes bien, mais il balance des blagues pourries, racistes», expose Frédéric Recrosio. «Tu fais quoi? Tu ris pour lui faire plaisir, mais alors t’es un sale raciste toi-même. Ou tu lui rentres dans le lard, mais alors tu casses l’ambiance de la soirée.» Brigitte tranche. Les blagues racistes, elle ne peut pas. «Si je sens qu’il y a un fond de vrai, ça me dérange.» Par contre, les blagues misogynes ne la gênent pas. «Là, je ne sais pas pourquoi, je vois toujours le deuxième degré.» Variable de ce qui nous heurte et de ce qu’on a intégré…

Les ruptures d’amitié

Durant cette création, il sera aussi question des activités qu’on fait avec certains amis et pas d’autres, des potes qui ont développé de nouvelles habitudes insupportables et des ruptures d’amitié. «Lorsque Candy abandonne son raton laveur pour aller faire son école d’infirmière, c’est déchirant, non?» titille Frédéric. On sourit face à l’ironie, mais on saisit l’idée. Oui, en amitié, il y a des deuils, des abandons qui font mal, et le caractère non exclusif de la relation n’atténue pas la peine.

Durant l’entretien, les deux drôles jouent sans cesse. Tellement qu’en mimant une des scènes, celle de Laurent, le type aux gags suspects, Frédéric tonne si fort que la propriétaire du café s’inquiète de la tempête. «On met en place des jeux pour s’aimer plus», confient-ils.

Frédéric Recrosio ne sourit pas, il réfléchit. Brigitte Rosset, elle, déborde, chavire. «On est complémentaires, note la comédienne. Dans le spectacle, on se taquine, je l’allume sur sa cuisine. Frédéric est très susceptible quand il fait à manger.» «En effet, j’adore cuisiner et faire goûter ce que je prépare. Et oui, je panique si la personne n’aime pas.» Là encore, on sourit sans trop savoir si le drôle dit vrai ou force le trait.

Le virtuel est mort, vive le corps!

On leur demande si un chapitre du spectacle sera consacré aux réseaux sociaux, nouveau levier de l’amitié. «Non, c’est trop bateau, s’exclame Recrosio. On a envie d’aller plus profond, plus dans les petits plis. On a parlé des heures et des heures, on a jeté des tonnes de matériel. On veut éviter les grands boulevards.» Et Montaigne et Nietzsche, ils les ont aussi jetés? Recrosio cogite. «Nietzsche, on l’a gardé. Il dit que pour qu’un homme et une femme lient et conservent une amitié, il faut qu’il y ait entre eux une petite antipathie physique. C’est vrai, Brigitte me dégoûte», s’amuse-t-il en enlaçant sa proie.

Le corps, justement. S’il y a bien un sujet tabou en amitié, encore plus que l’argent et les parents, c’est le physique, observent les humoristes. «Une amie vous annonce qu’elle souhaite faire une chirurgie esthétique, vous lui répondez quoi?» interroge Brigitte. «Si vous lancez un oui enthousiaste, elle se dira qu’elle en avait vraiment besoin et que vous auriez pu le lui dire plus tôt. Et si vous dites «mais non!» pour la rassurer alors qu’elle est toute ridée, vous la trahissez. Pas simple, non?» Mais ce dilemme n’est rien à côté du tabou des tabous: l’odeur. Et les auteurs d’évoquer cet ami commun que personne ne voit plus à cause de ses auréoles et de son fumet particulier… C’est vrai ou c’est joué? Pour le savoir, il faudra aller vérifier à Onex, dès mercredi soir.

«Ce qu’on a constaté, conclut Recrosio, c’est que l’amitié est une machine à joie. Sans l’amitié, beaucoup de couples exploseraient, car les amis sont de sacrées soupapes quand il y a des tensions. Ils donnent de l’air, ouvrent des horizons. L’amitié, ce n’est pas mieux que l’amour, mais c’est quand même une super invention.»


Les amis. Misères et splendeurs du sentiment amical, du 3 au 7 octobre, Salle communale, Onex, Genève. Puis une trentaine de dates en Suisse romande jusqu’en avril 2019. Infos sur www.spectacle-lesamis.ch

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