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Brigitte Rosset: «J’ai toujours un carnet sur moi. Je peux rester sur une terrasse de bistrot pendant des heures, bouche bée, à écouter ce que disent les gens.»
© Pierre Vogel

«Le livre de mes quinze ans» (1/6)

Brigitte Rosset: «Je recopiais des phrases du «Petit Prince»

L’humoriste Brigitte Rosset lit souvent en pleurant, mais oublie les intrigues. La fable d’Antoine de Saint-Exupéry l’a marquée, tout comme plus tard «La Lumière du monde» de Christian Bobin

L’enfance est un roulement de tambour qui imprime sa cadence à l’improviste. Ce mercredi, à Genève, c’est la fête des promotions et le grand air des vacances. Au coin de la rue des Belles filles, l’actrice Brigitte Rosset se souvient de ses sept ans. Des visages pâles à panache et à trombone descendent la colline en fanfare. Et elle se revoit en train d’ouvrir le paquet destiné à chaque enfant de sa classe.

«On avait pu choisir dans une liste notre cadeau de fin d’année, j’avais choisi, sans penser plus loin, 50 000 dollars de chewing-gum, j’imaginais une montagne de bonbons. Et je découvre un ouvrage de Pierre Gamarra. Quelle déception! Le livre m’est apparu comme un mensonge.»

Elle vous raconte ça au bistrot pendant que roulent les tambours et défilent les classes. Un instant, vous devinez les yeux bleus consternés de la petite Brigitte. Et vous oubliez que cette enjouée est capable de tous les tours, croquante en solitaire quand elle déploie sa comédie humaine, rigoureuse jusqu’à la folie dans Feu la mère de madame et Les Boulingrin, à l’affiche récemment du Théâtre de Carouge. En août, elle jouera La Locandiera, quasi comme! avec Christian Scheidt, dans une serre à Troinex (GE). La pulpe des passions, l’hospitalité de la farce.

Le Temps: Quel est le premier livre qui vous a marquée?

Brigitte Rosset: Le Trésor de Pierrefeu de l’écrivaine genevoise Pernette Chaponnière, longtemps chroniqueuse au Journal de Genève sous le nom de Puck. Dans ma famille, tous les enfants devaient avoir lu ce roman d’aventure qu’elle publie au début des années 1950.

– Qu’est-ce qui vous plaisait tant dans le «Trésor de Pierrefeu»?

– L’histoire était merveilleuse! Quatre enfants dans un château trouvent un trésor au grenier, pour le plus grand plaisir du roi. Dans les combles de l’immeuble où nous habitions, rue de l’Athénée à Genève, nous prolongions l’aventure. On cachait des plans sous les tuiles qui recouvraient le sol. Et nos camarades devaient les retrouver. Le roman de Pernette Chaponnière était une source de scénarios inépuisable. On pouvait s’improviser auteur.

– Si vous ne deviez garder qu’un livre de votre adolescence?

Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, avec ses phrases comme: «C’est une folie de haïr toutes les roses parce qu’une épine vous a piqué…» Il y avait plein de ces phrases qui me permettaient de panser des blessures. Je les recopiais dans mon agenda. Le Petit Prince me réconfortait, dans une période de ma vie où je me sentais souvent triste. J’étais au cycle d’orientation, j’allais photographier des choses laides, une poubelle, des feuilles écrasées, que je cherchais à rendre belles, en utilisant le noir et blanc.

– Comment l’avez-vous découvert?

– Grâce au 33 tours enregistré par Gérard Philipe. Je me souviens l’avoir écouté au salon, avec mes parents, mes frères peut-être et ma grande sœur, Bérengère. C’était un moment de bonheur partagé.

– Quelle était pour vous la leçon du «Petit Prince»?

– Je trouvais très beau le lien entre l’aviateur qui tombe en panne dans le désert et l’enfant attaché à sa rose. Avec le recul, je vois dans ce conte un rituel de passage, d’ouverture, une initiation à l’amour, à la responsabilité qu’il engage.

– Est-ce que d’autres livres ont agi sur vous avec la même force?

La Lumière du monde, de Christian Bobin. Je vous l’ai apporté. Vous voyez, j’ai souligné pas mal de passages! Comme Le Petit Prince, ce texte m’a fait du bien. Par exemple cette phrase: «On n’a qu’une vie et on l’écrit en la vivant.» Ce qui me fascine chez cet auteur, c’est qu’il vit dans le Creusot, un coin horrible sur la ligne du TGV. Et il y trouve une force, la clarté d’un esprit en communion avec les arbres et les plantes. Il me fait penser à mon grand-père, Edouard Rosset, qui avait un magasin de fleurs en face du cimetière.

– Quel rapport avec Christian Bobin?

– Edouard Rosset était capable de nommer toutes les plantes, celles en particulier du jardin alpin qu’il avait ouvert dans le Jura avec ma grand-mère. Cette science leur donnait une valeur.

– Que lisez-vous de préférence?

– Des romans, Charlotte de David Foenkinos récemment. Il m’arrive de pleurer en lisant, mais deux jours plus tard, j’ai tout oublié. C’est curieux, cette faculté d’oubli. Je ne retiens pas les histoires comme pour garder de la place pour les pièces et les textes que j’écris et joue.

– Ecrivez-vous beaucoup?

– Tout le temps! Mais des choses nulles, impubliables. J’ai toujours un carnet sur moi. Je peux rester sur une terrasse de bistrot pendant des heures, bouche bée, à écouter ce que disent les gens. Je prends des notes et je les retranscris sur mon ordinateur. J’ai des dossiers thématiques: l’un consacré aux répliques, l’autre aux personnages, l’autre encore à des idées d’histoires… J’y puise la matière de mes spectacles.

– Accordez-vous de l’importance à votre bibliothèque?

– Oui. Mon compagnon et moi avons chacun notre bibliothèque au salon. Il y a des choses qu’on ne partage pas! Quand les étagères débordent, je donne mes livres. Tout est très ordonné: il y a le rayon théâtre, celui des classiques, celui des biographies, celui de la théorie littéraire aussi. Gérard Genette y côtoie Jean Starobinski. J’ai aussi une région Pléiade et une autre consacrée aux livres de développement personnel.

– Quel est le livre que vous offrez?

– J’ai beaucoup offert La Lumière du monde, en particulier à des amis qui traversaient des périodes tristes. Christian Bobin peut paraître prêchi-prêcha, mais il donne de la force.


La phrase: «C’est une folie de haïr toutes les roses, parce qu’une épine vous a piqué», Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry


La Locandiera, quasi comme!, Troinex (GE), du 2 au 26 août; rens. La Locandiera

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