Musique

Bruce Brubaker, clavier intemporel

Figure de la musique postmoderne, le concertiste américain conduit le projet Glassforms, à travers lequel l’œuvre de Philip Glass est réinventée, avec le producteur électro Max Cooper. A découvrir la semaine prochaine à Pully, dans un Théâtre de l’Octogone qui accueille déjà ce vendredi le funambule pop Jay-Jay Johanson

Une vie passée à interpréter l’œuvre des autres, à recréer ou à déchiffrer au présent des partitions écrites en d’autres temps. Cette tâche colossale, c’est celle à laquelle se consacre Bruce Brubaker, inlassablement. «A chaque fois que vous jouez une musique ancienne, vous la ramenez à la vie, dit-il, alors qu’on l’appelle chez lui, à New York où il vit en partie. Ce phénomène ne prend pas un aspect forcément spectaculaire. Souvent, ce sont plutôt de minuscules accidents qui ont lieu et qui offrent de nouvelles perspectives à des pièces dont on croyait tout connaître.» Parmi elles: quelques-unes tirées du répertoire de Philip Glass auquel ce virtuose s’est intensément consacré. Sauf que cette fois, plutôt que de s’y plonger seul, l’Américain les explore entre piano et manipulations électros. Juré, les puristes vont hurler.

Il y a quelque chose de l’enquêteur chez Bruce Brubaker. Que le concertiste s’empare d’une pièce pour piano préparé de John Cage (auquel il s’est tant dédié), d’une «étude» de Terry Riley (passion durable), d’une «proposition» de Meredith Monk (vieille obsession) ou encore d’une sonate de Brahms (en ses jeunes années), l’Américain cherche à déjouer l’irrésolu d’une partition et à en dénouer les mystères. Préserver n’est pas son affaire. Se plier aux «vieux schémas», comme il dit, d’un classicisme épuisé par «le fardeau de l’historicité et du respect obligé de la parole supposée de l’auteur» lui fait horreur. Pour cet enseignant renommé de la très courue Juilliard School de Manhattan, jouer, c’est d’abord se consacrer à «restituer l’essence d’une partition afin d’illuminer notre temps».

Equilibre de négociation

«Il y a un an, rappelle-t-il, j’ai publié ce projet sur lequel j’interprète une pièce de l’un des plus vieux recueils de musique pour clavier de la musique occidentale, le Codex Faenza. En présence d’une telle œuvre, mon travail consiste à trouver un équilibre de négociation entre ce qui a été créé autrefois et ce que nos oreilles sont en mesure d’écouter maintenant, dans un autre environnement, plus bruyant, à partir d’un instrument différent de celui sur lequel cette pièce a été créée, et pour d’autres auditeurs. Je dois prendre en compte ces variations ou ces contradictions afin de réinventer cette musique et l’inscrire dans l’esprit de notre époque.»

Sur un opéra de Philip Glass:  «Einstein on the Beach» réenchanté à Genève

Sans surprise, la démarche fait frémir les tenants de la «grande» musique ou les partisans d’un minimalisme ronflant. Et pour ces derniers, fâcheuse nouvelle: ce virtuose qui jeta autrefois aux orties la carrière de soliste qu’on lui promettait, jugeant qu’elle le privait de la liberté «d’essayer, de se tromper, d’avancer en sobriété», se mesure de nouveau au répertoire de Philip Glass. Quatre ans plus tôt, il lui consacrait Glass Piano: Versions. Cette fois, il le bouscule associé à Max Cooper, solide producteur électro.

Philip Glass revisité par le biais des musiques électroniques: la proposition n’est pas neuve si l’on se souvient du maxi Donkey Rhubarb (1995) réalisé par Aphex Twin en compagnie du «pape du minimalisme», puis de la compilation Rework (2012) sur laquelle s’illustraient Pantha du Prince ou Tyondai Braxton. Plus récemment, Maud Geffray publiait l’hommage Still Life (2019). Un beau geste qui, dans ses dénuements, évoque l’ovni Glass Piano: Versions (2015), où Brubaker invitait Plaid ou Biblo à remixer ses interprétations de Mad Rush ou des cinq parties de Metamorphosis (œuvres cultes de Glass).

Aléatoire et chaos

Au projet Glassforms d’enfoncer à présent le clou. «Au cours des dernières années, explique le pianiste, j’ai réalisé combien les producteurs de dance music ont été influencés par des œuvres de Philip ou de Steve Reich, dont ils partagent le même langage minimal. J’ai voulu comprendre comment ils travaillent. Après avoir convié certains d’entre eux à «revisiter» certaines de mes interprétations, j’ai eu envie de jouer la musique de Glass sur scène accompagné d’un artiste issu de l’électro. J’en ai parlé à Max Cooper. L’idée l’a enthousiasmé.»

Le Nord-Irlandais, lui non plus, n’est pas exactement un rigolo. Lauréat d’un doctorat en biologie computationnelle, ce résident londonien s’est taillé depuis une décennie une place au croisement de la recherche musicale expérimentale et de la performance visuelle d’avant-garde (Emergence, 2017). Mais aux côtés de Brubaker, oubliés cette fois ses travaux transdisciplinaires – impénétrables, parfois. Place plutôt aux instabilités, contrepieds et accidents.

«Durant nos concerts, explique le New-Yorkais, je joue cinq pièces de Glass entrecoupées de courtes improvisations. Max traite le son qui émane de mon piano, lui donnant des couleurs et des directions sur lesquelles je n’ai aucune prise. Il y a une part d’aléatoire, de chaos dans ce dispositif qui fait de chaque live un moment impossible à reproduire. J’en éprouve une joie de jouer que je ne connaissais pas.» La tournée engagée dans le cadre du projet Glassforms donnera lieu en 2020 à la publication d’un album live.

Bruce Brubaker & Max Cooper: Glassforms, en concert au Théâtre de l’Octogone, Pully, jeudi 14 novembre.


Le charme discret de Jay-Jay Johanson

En 1996, il susurrait délicatement qu’une fille devait être avertie de son retour en ville. So Tell the Girl That I’m Back in Town, petite comptine électro-pop évoquant en plus léger le trip-hop sombre de Portishead, était un des morceaux les plus instantanément séduisants de Whiskey, premier album d’un certain Jay-Jay Johanson, crooner suédois hors du temps dans sa manière de convoquer des influences jazz et cabaret pour inventer une musique qu’on avait alors l’impression de ne jamais avoir entendue auparavant.

Vingt-trois ans plus tard, «JJJ» est, à 50 ans, toujours actif, comme le prouve la sortie en avril dernier d’un formidable douzième album studio, Kings Cross, qui le voit renouer pour le meilleur avec des mélodies évanescentes sur lesquelles il pose des textes d’une douce mélancolie. Chanteur aussi miraculeux que précieux, injustement resté dans l’ombre, le Scandinave possède la grâce d’un David Bowie et le charme d’un Chet Baker. Le caractère intemporel de ses compositions, sublimées par des arrangements d’orfèvre, lui a joliment permis de se jouer des modes et tendances pour, sans se départir d’une certaine exigence, sans jamais donner l’impression de faire des compromis, rester un ovni qu’on retrouve toujours avec bonheur. Stéphane Gobbo


Jay-Jay Johanson, «Kings Cross» (29 Music). En concert au Théâtre de l’Octogone, Pully, vendredi 8 novembre.

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