Romans

Bruce Machart et Justin Torres explorent l’univers des fratries et des huis clos familiaux

«Le Sillage et l’oubli» fait le portrait d’une famille violente sur fond de western sauvage et de tragédie. «Vie animale» détaille la symbiose étonnante de trois frères, confondus en une seule entité quasi siamoise et qui se serrent dans un petit appartement minable de Brooklyn, où le père cogne sec et où la mère oublie parfois de leur donner à manger.

Genre: Romans
Qui ? Bruce Machart
Titre: Le Silence de l’oubli
Trad. de l’américain par Marc Amfreville
Chez qui ? Gallmeister, 340 p.

Qui ? Justin Torres
Titre: Vie animale
Trad. de l’américain par Laetitia Devaux
Chez qui ? L’Olivier, 145 p.

D eux histoires de frères, deux romans où il est question des liens du sang, dans les huis clos familiaux. Le premier, Le Sillage de l’oubli , est signé Bruce Machart, un nouveau venu né au cœur de ce Texas dont il ressuscite les décors arides, en remontant au début du XXe siècle. Nous sommes dans le comté de Lavaca, où les émigrés d’origine européenne triment dur pour se faire une place au soleil, ce soleil qui burine les visages et brûle les cœurs – pas de place pour les sentiments dans ce monde où les pères dressent leurs fils comme du bétail avec, pour seul réconfort, quelques flasques de bourbon frelaté. Chez les Skala, une famille tchécoslovaque, la vie est rude. Vaclav, le père, ne cesse de mastiquer sa chique de tabac et de pester contre sa solitude depuis que sa femme est morte en mettant au monde leur quatrième fils, Karel. Il grandira à l’ombre de ses aînés – Eduard, Thomàs et Sten – en partageant avec eux la même amertume, la même servitude, la même inquiétude face à une nature impitoyable. Ses enfants, Vaclav les élève en despote et il leur préfère ses chevaux, réservés aux courses du dimanche. Ils lui permettent de gagner un peu d’argent pour acheter de nouvelles terres et ce sont ses fils qui sont contraints de tirer la charrue, tellement fort qu’ils ont le cou déformé par la besogne. Pas le temps, pour ces quatre forçats, de penser à l’amour. Et quand ils devront trouver des épouses, c’est leur père qui en décidera, en faisant le plus fou des paris avec un voisin mexicain qui a des filles à marier.

S’ils étaient soudés les uns aux autres dans la même haine de leur père, tout au long de leur adolescence, les fils Skala vont alors se déchirer: le cadet jouera le rôle du bouc émissaire et le roman de Machart, commencé dans des décors de western sauvage, tournera à la tragédie familiale. Avec, toujours, les mêmes odeurs d’écurie, la même solitude des âmes, le même monde «assiégé par le silence». Un silence où ne résonnent que les sabots des chevaux – et quelques fusillades –, sur les terres désolées d’une Amérique hantée par le Mal. Machart a lu Cormac McCarthy, c’est sûr, mais il y ajoute son propre lyrisme, sa propre cadence: une complainte d’enfants sacrifiés, que le joug paternel a transformés en bêtes de somme.

Les frères que Justin Torres met en scène dans Vie animale sont eux aussi passablement malmenés par le destin. Il y en a trois, cette fois, trois enfants presque sauvages qui ne forment qu’une seule boule de fureur, comme des siamois enchaînés à la même galère: Manny, Joel et le narrateur de sept ans qui dit «on» parce qu’il ne sait pas se différencier des deux autres. Leur quotidien, c’est un minable appartement de Brooklyn, un père portoricain qui cogne sec, une mère qui est tombée enceinte trop tôt, qui travaille la nuit et qui oublie parfois de leur donner à manger. «On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, raconte le narrateur. On cognait nos cuillers vides contre nos bols vides; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révolte. On avait des os d’oiseau creux et légers, on voulait plus d’épaisseur, plus de poids.»

Ces trois sauvageons vont donc se serrer les coudes pour affronter la vie. Mais il y aura pourtant de brèves embellies, des moments de grâce dans cette famille foutraque. Une promenade à bord d’un vieux pick-up délabré. Les lance-pierres fabriqués avec des couteaux et des élastiques. Les razzias dans le potager du voisin, qui les traite de «parias et de clandestins, de bandits et de bâtards». Quelques heures de sieste au fond d’un canoë. Une fugue à pied, sac au dos, le temps de bricoler des cerfs-volants avec des sacs-poubelle – «on les a lâchés et ils se sont vraiment élevés, vers le paradis, comme des prières, notre cœur à leur poursuite.»

Il y a une énergie presque animale dans la prose de Torres. Né en 1981 dans l’Etat de New York, il a eu une enfance difficile, lui aussi. Mais il s’en est sorti grâce à l’écriture, de même que son narrateur, qui finit par dire «je» au terme du récit. Comme si la parole l’avait libéré de la horde familiale, pour lui donner un vrai visage.

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Justin Torres

«Vie animale»

«On était six mainsqui happaientet six piedsqui trépignaient.On étaitdes frères»
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