Exposition

Bruce Nauman libère le corps du cadre

La Fondation Cartier pour l’art contemporain accueille sept installations de l’artiste américain de 73 ans. Une mini-rétrospective qui rend justice à l’une des œuvres les plus significatives de notre temps

Bruce Nauman libère le corps du cadre

La Fondation Cartier pour l’art contemporain accueille sept installations de l’artiste américain de 73 ans. Une mini-rétrospective qui rend justice à l’une des œuvres les plus significatives de notre temps

Entre 1967 et 1970, un jeune artiste américain se filme en train de mener des activités mystérieuses dans un local plutôt minable. Il en reste des images grises où on le voit figé dans un coin en des postures bizarres ou déambulant d’avant en arrière d’un pas affecté sur une ligne qui dessine un carré sur le sol. A cette époque, Bruce Nauman (1941) a moins de 30 ans. Il a d’abord commencé des études de physique et de mathématiques, puis il s’est inscrit dans une école d’art de Californie. C’est aujourd’hui un artiste célèbre et respecté, moins clinquant et plus discret que Jeff Koons, dont la rétrospective au Centre Pompidou dépasse les 500 000 visiteurs un mois avant sa fermeture. Il y en aura sans doute moins à la Fondation Cartier, qui accueille sept œuvres de Nauman. Dommage. Ces sept œuvres constituent une mini-rétrospective et esquissent un avenir pour l’art, plus sûrement que les bibelots luxueux et amusants du recordman des ventes aux enchères.

Au rez-de-chaussée et dans le jardin, des travaux récents. D’abord Pencil Lift/Mr. Rogers (2013), deux immenses écrans traversés chacun par trois crayons soigneusement taillés tenus bout à bout en une ligne instable par un manipulateur dont les doigts apparaissent de temps en temps. A droite, la performance se passe dans un décor d’atelier ou de bureau avec un chat (Mr. Rogers). A gauche, le fond blanc éblouissant donne une dimension abstraite et graphique à l’événement.

Près d’un demi-siècle après Walking in an Exaggerated Manner around the Perimeter of a Square (1967-1968) et malgré l’écart entre le bricolage et la technologie HD, Bruce Nauman pose les mêmes questions avec la même efficacité. En 1967, un carré sur le sol, le corps qui suit un parcours, une œuvre sous conditions – celle du dessin et de la forme élémentaire, celle du corps qui se déplace et reproduit le dessin, celle de ­l’espace où a lieu l’événement. Pencil Lift/Mr. Rogers est aussi une affaire de dessin, de corps et d’espace. Les crayons tracent une ligne (quoique ce ne soit pas avec leur pointe de graphite). Le corps est sous ­contrainte car il lui faut tenir l’équilibre sans trembler (d’ailleurs, il échoue). L’espace agit sur l’expérience puisque cette dernière est perturbée par les objets du studio et par la présence du chat sur l’écran de droite, et privée de sa dimension narrative sur l’écran de gauche qui se présente comme une page vide sur laquelle tout reste à écrire ou plutôt à dessiner.

L’image de la page blanche, celle des débuts, des conditionnements et des apprentissages, a toujours retenu l’attention de Bruce Nauman. Il y a quelques années, il découvre les partitions pour enfants que Béla Bartók a écrites vers 1908-1909 (revues vers 1945) en tenant compte de la taille de leur main (For Children). Sur ce thème, Nauman réalise plusieurs œuvres où il tente de penser et de représenter la relation entre les contraintes corporelles, la production des signes et l’acquisition des langages. Trois d’entre elles se déploient dans l’autre salle du rez-de-chaussée et dans le jardin de la Fondation Cartier: For Children/Pour les enfants (2015), une installation sonore qui diffuse ces mots en boucle; For Children/For Beginners (2009), deux feuilles sur lesquelles Bruce Nauman esquisse des idées et des projets; et For Beginners (Instructed Piano) (2010), une autre installation sonore, dont les notes paraissent voler dans l’espace du jardin grâce à l’effet stéréo.

Le sous-sol est consacré à des œuvres plus anciennes. Untitled (1970/2009) est la reconstitution d’une création pour la Biennale de Tokyo de 1970; sur deux écrans (vertical et horizontal), deux danseuses allongées tournent en roulant sur le sol jusqu’à épuisement, les mains liées au centre de ce qui pourrait être un cadran d’horloge. Anthro/Socio (Rinde Facing Camera) (1991) montre en projection géante et sur des moniteurs le visage d’un homme qui crie en continu une violente mélopée: «Feed Me, Eat Me, Anthropology», «Help Me, Hurt Me, Sociology» et «Feed Me, Help Me, Eat Me, Hurt Me». Entre les deux, une sculpture mobile donne la clé macabre de ces méditations, Carousel (Stainless Steel Version) (1988). Des corps démembrés d’animaux moulés à partir de modèles empaillés tournent suspendus à des fils en raclant bruyamment le plancher, cadavres emportés dans un mouvement circulaire perpétuel. Des dépouilles et des restes, des corps devenus des choses à la fin d’existences toutes commencées par l’éveil des apprentissages.

Empreintes de pigments soufflés sur les parois d’une caverne paléolithique, saints miraculeux volant dans l’espace au secours des enfants dans la peinture du XVe siècle, portraits de jeunes filles ou de vieillards, vues de paysages ou espaces purs de l’abstraction… De tout temps, l’art a permis aux êtres humains d’échapper à la prison du corps parce que l’image fait vivre sur le plan des symboles et parce qu’elle subsiste quand la mort est passée. Lorsque Bruce Nauman choisit d’interrompre ses études de physique et de mathématiques déjà avancées au milieu des années 1960, il semble savoir ce qu’il veut. Mais l’ancienne peinture brille de ses derniers éclats, les frontières entre les arts visuels, la musique, la danse ou le théâtre explosent, l’art de la performance et le minimalisme triomphent, la vidéo portable fait son apparition. Dès ses premiers pas, Nauman comprend que tout est à reconstruire, et que pour construire, il faut tout apprendre. Ce sera son sujet, sa méthode et son obsession. Cinquante ans plus tard, il en est encore là, c’est-à-dire devant tous les autres.

Bruce Nauman, Fondation Cartier pour l’art contemporain, boulevard Raspail 261, Paris XIVe. Rens. 0033 1 42 18 56 50 et www.fondation.cartier.com. Tous les jours sauf le lundi de 11h à 20h (mardi de 11h à 22h). Jusqu’au 21 juin.

Dès ses premiers pas, Nauman comprend que tout est à reconstruire, et que pour construire, il faut tout apprendre

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