Cinéma

Bruce Springsteen est le chemin et la vérité dans «Music of my Life»

Dans l’Angleterre des années 80, touché par la grâce rock’n’rollienne, un adolescent pakistanais va au bout de ses rêves. Un peu trop de sucre, mais de la belle électricité

Les superstars des années 60 et 70 font fureur au cinéma. Les Beatles brillent par leur absence dans Yesterday. Freddie Mercury, chanteur de Queen, et Elton John crèvent l’écran dans Bohemian Rhapsody et Rocket Man. C’est au tour de Bruce Springsteen d’entrer dans le bal avec Music of my Life. Chaud devant!

Pour certains habitants, Luton est un gros mot. Il est vrai que la vie dans cette petite ville du nord-ouest de Londres n’a rien de folichon. Particulièrement pour Javed Khan. Cet adolescent vit avec ses parents, immigrés pakistanais, et ses deux sœurs. Il aime la musique, écrit des poèmes, ainsi que des paroles pour le groupe de son pote Matt. Son père, qui «vit encore au XIXe siècle», réprouve ces activités futiles. Seule la rémunération compte. Il travaille dur, sa femme est couturière à domicile et Javed doit lui remettre le gain de ses jobs d’été. «Si tu veux réussir, regarde les Juifs et fais comme eux», conseille l’ombrageux patriarche.

On est en 1987, et ce n’est pas fête dans l’Angleterre thatchérienne. Le chômage croît et le racisme aussi. Les kids pissent dans la boîte à lettres des Khan, des skins taguent des messages haineux sur les murs, le National Front défile et moleste les minorités ethniques. Sur le pan de la musique, c’est l’avachissement. La rage punk, les noirceurs new wave se sont résorbées. Au lycée les garçons singent Wham!, les filles se coiffent à la Bananarama. Javed se brouille avec Matt, qui se prend trop pour Adam Ant. Et Mr. Khan perd son emploi…

Maître à penser

Javed a le moral à marée basse. Un soir de découragement, il rassemble tous ses écrits et les jette par la fenêtre. Et puis, il enfile dans son walkman Born in the U.S.A., une cassette que lui a prêtée Roops, un copain sikh. Et là, c’est l’épiphanie! La révélation divine! Paul sur le chemin de Damas! «Tu ne peux pas allumer un feu sans étincelle», beugle Bruce Springsteen dans Dancing in the Dark. Javed s’enflamme. Il sort et danse dans la nuit tandis que les paroles de la chanson s’affichent sur les murs comme des versets bibliques. Roops lui avait dit que le Boss, «c’est la ligne directe vers tout ce qui est vrai dans ce monde de merde»; c’était vrai!

Désormais, Javed est armé pour affronter la vie. Bruce est son maître à penser, son gourou, son guide. Il le fournit en devises diverses, comme «Un rêve est-il un mensonge s’il ne se réalise pas?». Pour séduire Eliza, Javed emprunte les vers de Thunder Road. Les «roses jetées sous la pluie» et «les fantômes dans les yeux des prétendants refoulés» touchent le cœur des filles – en tout cas celui des adolescentes anglaises d’extrême gauche de la fin des années 80. Avec Roops, il s’introduit dans le local radio du collège et balance Born to Run à coin. La chanson déborde de l’enceinte du bâtiment, elle se déverse sur Luton, où Javed, Eliza et Roops entraînent tous les habitants dans une farandole existentielle.

Clips musicaux

Gurinder Chadha a connu le succès avec Joue-la comme Beckham, qui relate la révolte d’une adolescente sikh passionnée de football. La scénariste et réalisatrice reste sur le mode du feel-good movie pour ce Music of my Life dont elle a bien entendu tiré l’argument d’«une histoire vraie». Elle hybride de façon plaisante le réalisme social et la comédie musicale, comme si Ken Loach signait un remake d’Absolute Beginners. Des thèmes graves, comme la ségrégation raciale ou le poids des traditions, sont balayés par des clips musicaux, par ailleurs fort jouissifs puisque la bande-son convoque quelques-unes des meilleures chansons du Boss, lyriques et juteuses à souhait, telles Badlands, Prove It All Night, Hungry Heart, et même Because the Night… Des hymnes autrement exaltants que l’œuvre complet des Pet Shop Boys.

Cela dit, sans minimiser l’impact que la grande musique électrique peut avoir sur les âmes adolescentes, la transmutation de Javed n’est pas trop crédible, de même que son adoubement comme poète et journaliste. La dissertation oiseuse qu’il lit en public n’est digne d’aucun prix, mais elle prélude à un final œcuménique: tradition et modernité, culture pakistanaise et rythmes binaires s’accordent. Mr. Khan va jusqu’à s’exclamer que «ce Bruce doit être Pakistanais» pour chanter ainsi les valeurs du travail.

Le titre originel du film est Blinded by the Light, «aveuglé par la lumière». Il s’agit de la première chanson du premier disque de Springsteen (Greetings from Asbury Park, N.J., janvier 1973). Etait-il trop compliqué pour un public francophone pour que le distributeur le remplace par ce «Music of my Life», d’une affligeante bêtise?


Music of my Life (Blinded by the Light), de Gurinder Chadha (2019), avec Viveik Kalra, Kulvinder Ghir, Meera Ganatra, Nell Williams, Aaron Phagura, Dean-Charles Chapman, 1h57.

Publicité