Genre: rock
Qui ? Bruce Springsteen
Titre: The Promise
Chez qui ? (Columbia/Sony Music)

Il y a quelques jours, il s’est ­montré dans l’Ohio et dans l’Iowa. Guitare en bandoulière, ­chemise aux manches retroussées, le Boss a répété au parterre ce qu’il venait de déclarer sur son site, dans une longue lettre ­adressée aux fans: Obama est «notre meilleur choix». Bruce ­Springsteen est donc sorti de sa réserve pour dire, avec un retard insolite, ce que l’Amérique sait depuis très longtemps déjà. Son soutien au président tombe sous le sens; il prolonge un engagement affiché en 2004 aux côtés de John Kerry, puis, quatre ans plus tard, pour le premier candidat afro-américain de l’histoire du pays. En élargissant les bornes biographiques du chanteur, ce positionnement réitéré traduit sur le territoire politique ce que ses chansons affichent depuis très longtemps déjà.

La preuve – si jamais il en fallait une – du long et cohérent parcours de Springsteen est arrivée en 2010, lorsque sortait des tiroirs un double album miraculeux, abandonné à la poussière depuis trois décennies. L’inédit The Promise (1978), qu’un manager teigneux (Mike Appel) a poussé à l’oubli pour de sombres histoires juridiques, montre déjà tout ou presque de l’artiste. Avec 32 ans de retard, il rappelle une verve politique déjà consolidée et demeurée intacte depuis lors. Le verbe du Boss s’affiche déjà aux côtés de ces laissés-pour-compte auxquels Obama promettait précisément de donner une dignité nouvelle dans sa campagne de 2008.

Dans ces 21 chansons, comme dans celles d’un autre chef-d’œuvre contemporain (Darkness on the Edge of Town, 1978), le chanteur quitte certains rivages, emphatiques, qui ont baigné d’un optimisme libérateur l’essentiel de Born To Run (1975). Springsteen prend la plume sombre pour narrer une autre Amérique, qu’on retrouve sans cesse dans la discographie qui suivra. Un pays aux trames noires, hanté par des figures parfois misérables, par des chômeurs sans perspectives, des couples minés par l’alcoolisme, des serial killers en cavale et des vagabonds qui sillonnent les States sans but précis. Des histoires de vie déchirantes donc, où l’errance et la mélancolie traversent des ballades somptueuses.

The Promise dit cela, avec un lyrisme fébrile, souvent désarmant. Il faut écouter la version de «Because the Night» pour le mesurer; un hymne que Patti Smith rendra universel dans les années 80. Ou suivre toutes ces lignes mélodiques et ces rimes qui racontent la filiation cachée avec d’autres chansons: des couplets de «Spanish Eyes» reviendront des années plus tard dans l’immense ballade «I’m on Fire»; des traces de «Come on (Let’s Go Tonight)» font surface dans «Factory».

Bruce Springsteen, lui, a déjà toute sa voix, aussi cabossée que les destins qu’il met en musique. Sur l’Amérique du chanteur, sombre mais digne, Barack Obama a bâti des promesses maintenues en partie seulement. La deuxième campagne qui s’achève relance les défis. Springsteen veille en sentinelle lucide et autorisée. Il demeure en cela le meilleur choix musical possible.