Musique

Bruce Springsteen dans la paix du soir

Le héros du rock’n’roll se la joue ménestrel crépusculaire dans «Western Stars», qui perpétue sans entrain la mythologie de la Route

En avril 1981, lors de son premier concert en Suisse, à Zurich, dans un Hallenstadion où il restait des chaises vides, Bruce Springsteen, mimant l’épuisement, s’est écrié entre deux chansons «J’ai 31 ans, c’est de la folie, c’est trop vieux pour faire du rock’n’roll!» Il aurait dû s’abstenir de cette coquetterie, car il était au début d’une carrière qui, trois ans plus tard, prendrait une envergure planétaire avec Born in the U.S.A. et culminerait peut-être en juillet 1988 quand, au pied du mur de Berlin, le héros américain exalterait de ses décibels la soif de liberté de 300 000 Allemands de l’Est.

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Bruce Springsteen, à la tête du E Street Band, est le Boss, patron incontesté de la multinationale de la grande musique électrique, infatigable performeur, pourfendeur des dérives bellicistes de l’Amérique, défenseur des prolétaires… Lui-même se lasse de cette gloire tapageuse. A la fin des années 80, il congédie son groupe et, se souvenant qu’il a non seulement Elvis, mais aussi Dylan pour esprits tutélaires, se risque dans des entreprises plus intimistes, extrêmement fades (Tunnel of Love) ou remarquablement âpres (The Ghost of Tom Joad), avant de relancer le grand barnum du E Street Band pour d’épuisants concerts marathons.

Solitude existentielle

Alternant les personnages de superman électrique et de ménestrel accablé, Springsteen poursuit son chemin. Il sort Western Stars, son 19e album studio et premier depuis High Hopes en 2014, qui s’inscrit dans la tendance des veillées au coin du feu pour revisiter la mythologie de la Route. Enfilant les semelles de vent de Kerouac et de Woody Guthrie, il parcourt le territoire américain en déclinant la routine du hobo: peines de cœur, solitude existentielle et nostalgie d’un passé héroïque…

On entre dans le vif du sujet avec Hitch Hikin’, dans lequel le chanteur lève le pouce au bord du highway et, très dylanien, précise d’emblée qu’il est comme une pierre qui roule – «rolling stone». Il enchaîne avec The Wayfarer («Le Voyageur») – «Même histoire triste, amour et gloire qui tournent en rond. Même vieux cliché, un vagabond en chemin, glissant de ville en ville» –, avant de descendre chercher le soleil à Frisco avec le Tucson Train

Ponctuant ses chansons de «baby» obsolètes, Springsteen s’invite au balouze du samedi soir dans Sleepy Joe’s Café, avec Farfisa cheap et basse monstrueusement binaire, dit le blues du vieux cascadeur qui s’est crashé dans Drive Fast (The Stuntman). L’ensemble du disque baigne dans une forme de léthargie crépusculaire, où s’étalent de grandes nappes de violons, où résonnent des beuglantes de cuivres, et retentit, pourquoi pas, un petit taratata de trompette vaguement mariachi. Au sein de cette grandiloquence orchestrale, le chanteur, comme frappé de maussaderie, marmonne ses clichés.

Il n’y a guère que la chanson titre, le spectral Western Stars, évocation mélancolique du Far West, avec sa slide rampante et son piano circonspect, pour faire passer un frisson, pour évoquer la fringance des débuts, les mélodies irrésistibles, les élans incoercibles – lorsque le Boss prenait la route dans Thunder Road (1975), c’était autrement lyrique et brûlant. Le temps lui a finalement donné raison: Bruce Springsteen, 70 ans en septembre, est peut-être devenu trop vieux pour le rock’n’roll.


Western Stars, Bruce Springsteen, Warner

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