classique

Bruckner et l’énigme de la «Neuvième Symphonie»

Le chef britannique Sir Simon Rattle aborde l’ultime symphonie demeurée inachevée avec un «Finale» qui est une reconstitution d’après les fragments restants. Un événement

Genre: classique
Qui ? Anton Bruckner
Titre: Symphonie N° 9
Chez qui ? (1 CD EMI Classics/EMI)

Bruckner est mort avant d’avoir terminé la 9e Symphonie . Les grands chefs d’hier, Furtwängler, Jochum, Wand ou Giulini, et d’aujourd’hui, Harnoncourt et Haitink, la dirigent en trois mouvements. Le testament du compositeur, dédié «au bon Dieu», s’achève sur un «Adagio» sublime qui jette une passerelle vers l’au-delà. On a toujours considéré cette musique comme le dernier mot du compositeur autrichien. Faux: Bruckner prévoyait encore un «Finale» dont il existe de larges fragments et esquisses. Animé d’une foi que l’on pourra juger utopiste, Sir Simon Rattle présente ce «Finale» reconstitué et complété par quatre musicologues. Pour la première fois, on a une idée globale de la symphonie jusqu’à sa péroraison grandiose.

C’est en février de cette année que le chef britannique dirigeait la symphonie «complétée» à Berlin. Fidèle à lui-même, il travaille beaucoup sur le son et les gradations dynamiques. Alors qu’on a reproché à Rattle de casser l’héritage de Karajan, son interprétation n’en est pas si éloignée. Il se laisse griser par les sonorités des Berliner Philharmoniker. Les textures sont luxuriantes et diaprées – sans l’hypertrophie du Karajan des mauvais jours. Rattle emmène les musiciens vers des plénitudes sonores d’une puissance enveloppante. Il refuse toute brutalité, s’oppose en cela à Harnoncourt (chez RCA) qui n’a pas peur de réclamer des sonorités âpres – voire laides – de ses musiciens. On a là un orchestre «allemand» aux textures amples et fondues. Sous la baguette d’Harnoncourt, les cordes des Wiener Philharmoniker ont une couleur plus vif-argent, plus autrichienne sans doute. Rattle allonge la phrase là où Harnoncourt scande davantage le discours.

Rattle ne saurait violenter sa nature profondément britannique, ce qui n’empêche pas un engagement total. Il suffit d’écouter l’«Adagio», ponctué de grandes mélodies aux cordes et de gigantesques éclats dissonants (plage 3, à 20’). Le chef empoigne le vaste intervalle de neuvième mineure avec la pudeur nécessaire afin de permettre à la musique de s’épanouir d’elle-même. Il recherche l’unité du discours, lui qui a parfois tendance à se perdre dans les détails. Il y a cette élégance racée qui peut paraître narcissique, mais qui rend à la musique sa beauté hédoniste.

Et le «Finale»? Bruckner, qui y travaillait encore le matin de sa mort, l’a envisagé en continuité avec l’«Adagio». La musique sourd des profondeurs pour éclater en mouvements convulsifs. Le compositeur en a dressé la structure (comparable au «Finale» de la 8e Symphonie), orchestré une partie substantielle, mais il manque soudain tel groupe de 16 mesures et la coda, comme l’a fait remarquer Harnoncourt, est très incomplète. A l’écouter dans cette version par les musicologues Samale-Phillips-Cohrs-Mazzuca (un labeur de vingt ans!), l’esprit brucknérien n’est pas trahi.

Il y a des passages d’une beauté renversante, comme ces fanfares de cuivres sur des cordes enfiévrées (plage 4, de 5’à 7’). Il y a ces trompettes drues et dissonantes qui ont troublé bien des contemporains au point que l’harmonie a été «corrigée» (plage 4, à 7’ 40’’). Pour certains passages, on est interloqué à la première écoute, puis la logique se dégage. Il y a un choral emprunté à Bach et une double fugue. La coda, massive, presque trop, intègre tous les thèmes de la symphonie, y compris une référence au Te Deum.

On ne saura jamais ce que ­Bruckner avait en tête. Une chose est sûre: ce «Finale» a de l’allure. Pour ceux qui veulent entendre les fragments originaux, Harnoncourt les a enregistrés il y a dix ans afin de compléter son enregistrement de la 9e Symphonie (RCA). Le chef autrichien accompagne les fragments joués de commentaires et laisse les «trous». Harnoncourt préfère l’énigme. Rattle tente de la résoudre avec sa ferveur à lui.

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