Si, en général, on ne fête pas les horreurs de ce monde, on peut tout à fait faire la bringue pour les dénoncer. Prenez l’exemple de Diamonds, disque sorti ce mois-ci chez Lavalava Records par le rappeur togolais Yao Bobby et l’expérimentateur noise zurichois Simon Grab (avec l'insigne apport, il faut le noter, de Dhangsha, l'un des fondateurs d'Asian Dub Foundation et pilier des scènes bondissantes): le fil narratif qu’ils y déroulent se noue autour de ce que l’on appelle les «diamants du sang», ces pierres dont le trafic nourrit les guerres civiles et les conflits larvés qui désossent toute une série de pays du continent africain. Le climat sonore de Diamonds, quant à lui, se prend dans les tympans comme un sabbat de haute énergie.

S'il n'est plus besoin de dérouler la biographie de Dhangsha, on s'attardera sur celles des autres. Dès le début des années 1990, Yao Bobby fut une des figures fondatrices de la scène hip-hop togolaise au sein du collectif Djanta Kan. De son quartier de Kodjoviakopé, situé à l’ouest du centre-ville de Lomé, il disait en 2014 au site Africultures: «A la Cité K [c’est le petit nom de la zone], les enfants traînent, la drogue tourne. Je me suis dit, je ne vais pas être dans la rue à faire n’importe quoi. J’ai pris le hip-hop comme mon âme.» S’en sont suivies quelques productions avec Djanta Kan ou en solo – comme le trépidant Histoires d’un continent, publié en 2011 chez Nomadic Wax.

Ondes et feed-back, français et éwé

Simon Grab, lui, est tout à la fois un trickster et un explorateur. Explorateur, car on le retrouve dans toute une série de formats: musiques de scène ou de film, hörspiele, performances, on lui doit aussi l’existence d’expériences comme le Motherland Soundsystem ou le collectif Norient – dont le podcast Sonic Traces: From the Arab World est un fascinant voyage dans les scènes indépendantes du Proche-Orient. Et Grab est un trickster car il sait fouiller dans les recoins des concepts et des usages reçus pour nous prendre à revers: ainsi de sa série Hirnmusik, que l’on résumera comme une expérience sonore où l’on s’écoute soi-même, à la recherche de ses propres vers d’oreille. Ainsi aussi par le fait qu’il crée une bonne partie de ses sons en usant de la technique du no input mixing desk. En clair et en français, il s’agit de brancher des câbles sur les sorties et les entrées d’une table de mixage: ainsi mise en boucle, elle crée des feed-back, des ondes et des bruits dont on peut faire varier l’intensité, la couleur ou la hauteur. Les deux disques de brutalisme rythmique que Simon Grab vient de sortir en son nom propre (Extinction et Posthuman Species, tous deux chez -Ous) donnent une bonne idée de la capacité d’abrasion de ces sonorités.

Ce sont elles aussi qui fournissent son vocabulaire de base à Diamonds, mais elles servent ici un autre but stylistique: un dancehall hirsute, mélange de basses crues et de crissements de silicium qui fait merveille en soutien du rap bilingue (français et éwé, cette langue que l’on parle du Ghana à la Côte d'Ivoire) de Yao Bobby. On a là la parfaite bande-son d’un rapprochement tectonique et d’une révolte à la fois vibrante, vitale et festive.


Quelques dates de ce côté-ci de la Suisse: le 27 septembre au Mos Espa Festival (Motel Campo, Carouge); le 2 octobre à Urgence Disk à Genève (dans le cadre du Drone to the Bone Festival); le 4 octobre au Bad Bonn de Guin.