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Le bruit du hip-hop quand il brûle

Dans son premier roman, Laurent Rigoulet conte les débuts du rap, le maître Kool Herc face à un disciple imaginaire. Chef-d’œuvre

Tout commence par un feu. Dans un Pompéi bitumineux nommé le Bronx, les immeubles s’enflamment les uns après les autres. Les années 1970, un quartier qui n’existe pas, en voie d’extinction plutôt, dont les investisseurs immobiliers se demandent déjà ce qu’ils pourront en faire quand il sera rasé. Un adolescent aux origines incertaines dévisage un autre adolescent aux origines insulaires, «toute la masse de son corps d’Hercule reste suspendue dans sa force inutile». La fête n’a pas encore commencé, les briques crépitent, la tragédie se prépare. Sur les sillons des 33 tours, la bande originale de cet été incendiaire s’immisce inéluctablement.

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Un grand travail de préparation

Comment raconter l’histoire en cours, sans l’alourdir des tics de la modernité? Laurent Rigoulet, reporter à Télérama, a rencontré tous les pionniers du hip-hop qu’il salue à la fin de son premier roman. Pour préparer son livre, il a déambulé dans ces rues à l’équerre, sur le Grand Concourse croisé par la 161 Est, puis au bord de la Harlem River; il a poussé jusqu’au 1520 Sedgwick Avenue, cette barre jaunasse incarcérée entre des bretelles d’autoroutes où le hip-hop est né le 11 août 1973. Il a forcément lu l’ouvrage Can’t Stop Won’t Stop de Jeff Chang qui insiste sur la géographie, le rôle des promoteurs, les plans urbanistiques et qui montre que toute histoire musicale, avant de marquer son temps, est d’abord une question d’espace.

Mais l’auteur ne rend pas seulement compte. Il choisit la voie de la littérature, traduit tous les textes en français, ramène dans son monde une odyssée à laquelle il veut surtout offrir le meilleur de lui. Rien de cool, donc dans Brûle, sinon son héros, Kool Herc, un demi-dieu dont la grâce est de savoir mieux que quiconque – à un moment précis – tourner les disques à New York. Rien de cool, mais une armée de jeunes rejetés qui vivent à 45 minutes en métro de Wall Street mais se ressentent aux antipodes. Des gamins qui prennent des noms mythologiques, ils s’appellent Grandmaster Flash, Grandmaster Caz, Afrika Bambaataa. Ou Hercule, Kool Herc, né en Jamaïque d’un père aimant l’électricité et qui se retrouve, par la force d’une aiguille de diamant, l’inventeur du genre le plus écouté au monde quarante ans plus tard.

Onde de choc

Tout est beau, dans ce récit. Le rapport à la mémoire pour une culture qui ne cesse de puiser dans les fonds de discothèque, dans les introuvables, et finit par oublier ses propres fondateurs. L’usage des paroles de chansons, soul, funk, rap, qui sont distillées dans la narration comme les injonctions, les morales instantanées d’un coryphée en tennis noires. La relation entre le narrateur, Gary Jr., et son grand-père, Gary Sr., dont les meilleures pages rappellent Terre Somnambule de Mia Couto ou La Route de Cormac McCarthy, une transmission intergénérationnelle sur une terre brûlée: «Quand le chemin était long, nous cherchions nos mots, mon cœur se nouait, le sien paraissait imprenable. Je laissais la paralysie me gagner, pensant qu’elle ne durerait qu’un instant, rien ne venait pourtant, nous avancions accompagnés de nos fantômes.»

Le roman avance entre les luttes de gangs, les astuces minables, la drogue et l’amour, le sentiment du désastre qui s’annonce sans que rien n’arrive à faire taire la nécessité de jouer. Cette nuit de 1973, c’est l’anniversaire de la sœur de Kool Herc que l’on célèbre, ils ont loué une salle au rez-de-chaussée, les parents et les amis sont là, rien ne laisse supposer l’onde de choc à venir. Personne n’a d’ailleurs songé à prendre des photos. Il ne reste que l’affichette, dessinée à la main, de cette soirée inaugurale. Herc joue des morceaux de l’époque, de la soul surtout, ce n’est pas encore l’ère des rappeurs, mais celle des DJ comme à Kingston. Personne ne songe encore à écrire l’histoire puisqu’il faut la danser.

Rap triomphant

Laurent Rigoulet montre aussi les dynamiques à l’œuvre entre le centre et la périphérie. Quand Norman Mailer publie un premier texte d’importance sur le graffiti comme œuvre d’art, la petite bande se retrouve à lire cent fois le passage qui les concerne. Ils veulent en être. A part Kool Herc qui ne se décide jamais vraiment à jouer de l’autre côté, à Manhattan, et s’en repend peut-être encore – il a aujourd’hui 61 ans. La culture qui se crée avance si vite qu’un train ne se rattrape jamais et la plupart des pionniers du hip-hop se lamentent encore aujourd’hui de n’avoir jamais récolté les primes du feu qu’ils ont déclenché.

L’auteur consacre de nombreuses lignes à la mystique du son, au crépitement, à l’inflation des volumes, à la technologie décrite comme outil de conquête: «Il se concentra sur la musique comme s’il équipait un bombardier. Il imagina un amplificateur dont le souffle porterait loin, avec des basses gigantesques, des aigus transparents, sans parasites, sans distorsion, un amplificateur d’où les voix sortiraient aussi divines qu’elles y étaient entrées.» Le roman s’achève avec le triomphe du rap, le tube de Sugar Hill Gang, «Rapper’s Delight», déjà une supercherie de producteur. De ce berceau en feu qui a vu naître le hip-hop, il ne reste que des légendes, des listes de chansons, les mémoires altérées de ceux qui croyaient y être. Et donc ce roman qui se lit dans l’appétit des genèses et qui donne envie, c’est son charme corollaire, de réécouter ces sons.


Laurent Rigoulet, «Brûle» (éd. Don Quichotte, 359 pages)

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