L'enfance à bras-le-corps. Le bonheur de renouer avec l'ambiance canaille de sa jeunesse yverdonnoise. Et de partager ces retrouvailles avec le public romand, aussi sérieusement qu'allègrement, sans l'ombre d'une nostalgie. Benno Besson, 81 ans, empoigne au Théâtre de Vidy à Lausanne Les Quatre Doigts et le Pouce, farce paysanne de René Morax, le bâtisseur de la Grange sublime à Mézières.

La pochade était si légère, si débridée que l'ancien directeur de la Comédie de Genève a failli reculer. Trop grosse, la blague! Et vilaine, qui plus est: comment supporter que René Morax, cet «intellectuel de la Riviera lémanique» se moque d'une bande de paysans aspirant, dans la pièce, à monter un spectacle? L'enfant Benno a trop souvent travaillé aux champs, dans les écuries aussi, pour admettre encore aujourd'hui ce regard condescendant.

Mais voilà: le compagnon artistique de Bertolt Brecht à Berlin entre 1949 et 1956 a fini par balayer ses préjugés. A cause d'un fou rire sans doute, dans une salle de classe à Yverdon, il y a soixante-cinq ans. Benno Besson lit Les Quatre Doigts et le Pouce devant ses camarades et le voilà qui pouffe. Il tente de reprendre sa lecture. Mais non: l'hilarité est trop forte, trop belle.

C'est cette scène première qui l'a poussé à reconsidérer le texte de Morax. Comme pour signaler que tout vient de là, de cette excitation d'adolescent découvrant le pouvoir du verbe: l'attachement à la tribu d'abord, à la famille artistique composée aujourd'hui de Gilles Privat, Jean-Marc Stehlé, Coline Serreau; le goût de la farce en bande aussi, du merveilleux Oiseau vert de Gozzi en 1982 à la Comédie de Genève au bouleversant Cercle de craie caucasien en 2001 au Théâtre de Vidy, à Lausanne; la quête essentielle du plaisir surtout, cet art de décrypter le monde tout en s'amusant et d'inviter toujours le spectateur à jouer avec lui.

Benno Besson retourne donc aux sources. Et à l'accent vaudois. C'est un choc, comme il l'avoue, de réentendre les intonations de sa jeunesse. Même s'il n'a jamais vraiment perdu de vue la campagne nord-vaudoise, qu'il habite Berlin, Genève ou Paris. L'imprimeur Henri Cornaz, son contemporain et ami, se souvient d'ailleurs des virées d'un Besson impatient de faire visiter les rives du lac de Neuchâtel à ses amis comédiens allemands. Mais avec René Morax, c'est une expérience proustienne qu'il s'offre: le temps enfui soudain rattrapé. Sur le plateau, pendant la répétition, Benno Besson n'a jamais paru aussi alerte. C'est que l'enfance est son art.