Portrait

Bruno Ganz, comédien et citoyen

Figure tutélaire de la scène allemande et du cinéma d’auteur européen, le comédien zurichois, à l’affiche d’«Amnesia», évoque cinquante ans d’une riche carrière

Bruno Ganz, comédien et citoyen

Figure tutélaire de la scène allemande et du cinéma d’auteur européen, le comédien zurichois, à l’affiche d’«Amnesia», évoque cinquante années d’une riche carrière

Un magnifique comédien, à la scène comme à l’écran. Un esprit curieux marquant de sa présence les avant-gardes et le cinéma d’auteur. Plus encore, une figure fraternelle, l’emblème d’une certaine idée de l’art et du cinéma. L’aura de Bruno Ganz force le respect.

L’homme est d’un naturel farouche. Sous la treille de l’Osteria Chiara, un grotto locarnais paisible, il garde une distance prudente, avant de se détendre et s’avérer de bonne compagnie pour savourer quelques gnocchis au beurre de sauge. Dans un français remarquable (il parle aussi couramment l’italien et l’anglais), il évoque un demi-siècle consacré à l’art dramatique.

Dans Amnesia, de Barbet Schroeder, Bruno Ganz tient le rôle d’un prolétaire allemand jadis contraint de collaborer avec les nazis. Il y a douze ans, il incarnait Hitler dans La Chute. On le verra bientôt dans Remember, d’Atom Egoyan, qui suit un rescapé d’Auschwitz atteint d’Alzheimer, et dans Un Juif pour l’exemple, de Jacob Berger, d’après le livre de Jacques Chessex: «En 1942, à Payerne, un groupe de paysans, un pasteur, un garagiste veulent offrir un juif mort comme cadeau d’anniversaire à Hitler… Une folie complète!» Bruno Ganz semble condamné à être satellisé par le nazisme, cet astre maléfique. «Je ne me sens pas responsable, mais obligé de m’occuper de cette époque où l’être humain est allé si loin dans l’inhumanité… Il y a quelque chose de sombre qui m’attire…»

Une jeunesse berlinoise

Né en 1941 à Zurich, Bruno Ganz passe une enfance paisible, à l’écart du conflit. Une fois sa mère lui a dit: «Ce que tu vois là dans le ciel, c’est Stuttgart qui brûle.» En 1961, il quitte la Suisse. Le pays est trop étroit pour ses ambitions. «Et puis un Suisse alémanique qui s’intéresse à la culture est attiré par l’Allemagne. Je suis allé à la source, comme vous le feriez avec Paris. Comme acteur de théâtre, j’ai dû apprendre l’allemand – ce qui est difficile à faire en Suisse où on parle en dialecte toute la journée.»

Dans un petit théâtre de Göttingen, il fréquente des étudiants en droit, dont les parents avaient occupé des postes de magistrats à l’époque nazie, et des réfugiés de l’Est. «Tous les gens dans mon entourage avaient un lien avec l’histoire de l’Allemagne. Je me suis rendu compte que ce pays regorge d’histoires. Je m’y suis davantage intéressé que d’autres acteurs de ma génération. Pourquoi? Je l’ignore.»

Cofondateur de la Berliner Schaubühne avec Peter Stein, Bruno Ganz s’impose comme un géant du théâtre. Il détient d’ailleurs l’anneau d’Iffland, qui honore depuis le début du XIXe siècle le plus grand acteur de théâtre de langue allemande.

Ne sachant pas si le théâtre est une bonne école de cinéma, il constate que «certains sont nés pour le cinéma et n’ont jamais ressenti le besoin de faire du théâtre. D’autres, comme Al Pacino, ou le grand Philip Seymour Hoffman, et même Denzel Washington, ont toujours fait du théâtre. Il n’y a pas de règle.» Aujourd’hui, il a «plus ou moins quitté le théâtre. Cela ne me manque pas beaucoup. Si je continuais, je prendrais le risque d’entrer en conflit avec les metteurs en scène qui règnent à présent sur le théâtre allemand.»

Le succès de la Schaubühne permet à Bruno Ganz de commencer une carrière internationale («européenne», précise-t-il) au cinéma. Guidé par sa curiosité, il participe à des aventures essentielles dans différentes cultures auprès de Wenders, Tanner ou ­Rohmer: «Ce sont des gens que j’estimais beaucoup. Quand ils m’ont donné une chance de travailler avec eux, j’ai dit oui. Les quinze ans de théâtre en Allemagne m’ont beaucoup apporté. J’ai grandi. La Suisse était ma patrie, elle l’est toujours restée, mais je me suis aussi débarrassé d’elle en Allemagne.»

Qu’attend-il d’un metteur en scène? «Qu’il m’aide. Qu’il soit prêt à me donner des réponses. Qu’il ait une vision. Et puis je dois avoir confiance.» Il arrive aussi que l’admiration excessive que l’on porte à un créateur ne résiste pas à l’épreuve de la réalité. «Nos héros sont des êtres humains normaux, avec des défauts. Alors on peut être déçu, ça fait mal, c’est horrible.»

L’ami américain

Comédien est un métier dans lequel on n’a jamais fini d’apprendre. «En revoyant un film dans lequel on a joué, on se dit: «Ach, donnez-moi la chance de le refaire… Aujourd’hui je saurais.» C’est très triste. L’autre jour, sur Arte, j’ai revu L’Ami américain, de Wim Wenders. Aïe! C’est affreux! Pas le film. Moi»… Il regrette que le cinéma ait perdu de sa grandeur. «Techniquement, il y a tellement d’images disponibles en trois secondes. Ça tue le désir. Dans le temps, on apprenait que René Clair tournait. On attendait le film, on cherchait des critiques parisiennes. Quand il arrivait en Suisse, c’était un événement culturel de premier ordre. Aujourd’hui, ça n’a plus d’importance.»

Bruno Ganz est resté à l’écart de Hollywood, déclinant les rôles de savant fou allemand qu’on a pu lui proposer dans des blockbusters. Il reconnaît qu’il fut un temps où il n’aurait pas détesté avoir son étoile sur le Walk of Fame. «Quand on a 40 ans, bien intégré au circuit européen, on a des rêves. Oui, j’ai eu l’American dream… Mais je ne suis pas fait pour ça. Au fond, je suis vraiment Européen. Je ne comprends pas l’Amérique, sa violence me fait peur. Ce n’est pas ma patrie.»

Il s’étonne de voir que tant de cinéastes ont l’Amérique pour but. Il constate qu’après l’étonnant Das Leben der Anderen, Florian Henckel von Donnersmarck est parti aux Etats-Unis y tourner The Tourist, avec Angelina Jolie et Johnny Depp: «Le rêve américain complet, mais un film nul!»

Que deviennent les personnages qu’on a incarnés? Tiens, par exemple Saint-Exupéry… «Celui-là, je l’ai oublié tout de suite. Je n’ai pas même vu le film.» Son regard s’obscurcit. «Mais ça a pris beaucoup de temps pour se débarrasser de Hitler. Parce que je suis rentré dans quelque chose de tellement sale, tellement désagréable… En même temps, il a une espèce de fascination du mal…»

Le comédien a été blessé par certaines réactions l’accusant d’humaniser un monstre. «Ça m’a beaucoup inquiété. C’est facile de dire qu’il était un monstre. Il a été porté par l’amour du peuple. Dans les années 30, vous avez aimé un monstre»…

Grüezi Heidi!

S’il a incarné Hitler, Bruno Ganz a aussi tenu le rôle d’un ange dans Les Ailes du désir, de Wim Wenders. «Ouais. C’est drôle, sourit-il. Souvent quand je parle de Hitler, on me parle des anges. Tout ça, c’est le romantisme allemand.»

Pour la Noël des enfants alémaniques sort une nouvelle version de Heidi, réalisée par Alain Gsponer. Avec Bruno Ganz derrière une belle barbe neigeuse. Tenir le rôle du grand-père de Heidi est-il un passage obligé pour tout comédien suisse? «Oui. C’est comme ça. On ne discute pas, répond-il, pince-sans-rire. J’ai commencé par me dire: «Ah! non, pas moi. Pourquoi moi?» Et puis je me suis dit: «Mais tu es Suisse! Tu es obligé!» Alors j’ai dit oui.» Ses yeux étincellent de malice. Heidi a la chance d’avoir un grand-père aussi vif et toujours jeune.

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Bruno Ganz

«La Suisse était ma patrie, elle l’est toujours restée, mais je me suis aussi débarrassé d’elle en Allemagne»
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