Culture

Bruno Ganz en Hitler trouble les Suisses alémaniques

Sur les écrans alémaniques, le film «Der Untergang» échauffe les conversations sur les derniers jours de Hitler, incarné par Bruno Ganz

Son regard glace souvent, émeut parfois, touche la plupart du temps. Sa silhouette se courbe, son bras gauche tremblant disparaît dans son dos et seule la furie lui fait hausser le ton. A la sortie du Cinéma Corso de Zurich, on frissonne ce soir. L'enfant du pays, Bruno Ganz, était loin du Faust de Peter Stein ou de l'ange de Wim Wenders. «Il était Hitler, mais quel Hitler!» s'exclame un inconditionnel de l'acteur. Il faut dire que celui-ci a accepté de se fondre avec une conviction parfois troublante dans la peau du Führer. Le rapport est mimétique.

Huis clos sur les derniers jours de Hitler, le film allemand Der Untergang dont il est le principal interprète (LT du 20.09.2004) ne remue pas seulement l'histoire. Il mobilise depuis trois semaines les spectateurs alémaniques. Et les commentaires ne manquent pas: «Pourquoi Hitler et pourquoi comme ça?» Car, dans cette production, le leader nazi est un homme. Et lorsque l'on sait que ce destin n'a pas laissé indemne le sentiment des Alémaniques à l'égard de leur grande sœur culturelle, il y a de quoi réveiller les démons d'un passé très présent. Quand un acteur suisse campe la personnalité la plus sordide de l'histoire allemande, les esprits s'animent.

Depuis le lancement en Suisse alémanique de Der Untergang, le film d'Oliver Hirschbiegel, la presse plie sous les questions. Est-il bienvenu de brosser un portrait de Hitler dans toute son humanité? Charmant avec les femmes, en proie aux doutes, prisonnier de Parkinson. Et les tendances révisionnistes, oubliées?

A Zurich, au terme de la projection, les remarques fusent. Il n'y a qu'à écouter. On quitte son siège, l'heure est avancée, mais l'esprit est toujours là-bas, dans ce bunker de la défaite nazi. Les commentaires ont précédé le générique. Les critiques ont déjà envahi la presse et les interrogations soulevées font l'événement depuis plusieurs semaines. Avec déjà plus de 52 000 spectateurs suisses à son actif, le film est désormais diffusé dans une trentaine de salles, contre 18 lors de son lancement. Bruno Ganz signe là une performance d'acteur souvent plus chaleureusement saluée que le film en lui-même.

Là pour l'acteur

Tous les âges et tous les milieux hantent la salle, de l'adolescent naïf au notable cravaté. Au cinéma, on y va lorsqu'on y parle d'histoire. Surtout de cette histoire qui n'a pas épargné la Suisse sise au centre de l'Europe. Ce film, ce sont les derniers jours du IIIe Reich, l'arrivée dans Berlin des troupes russes, le mariage de Hitler avec Eva Braun. Et le suicide du couple. «Sans Bruno Ganz, que serait ce film?» se demande un jeune homme plutôt critique au terme des presque trois heures de projection. En fait, beaucoup sont là pour l'acteur. Présent dans trois salles de Zurich, le film a déjà attiré la jet-set de la ville, la télévision locale à ses trousses. Directeurs généraux ou politiciens, à l'image du radical Filippo Leutenegger, on vient aussi saluer la célébrité du pays.

Présenter Hitler avec ce qui fait de lui un homme au-delà du dictateur et de l'instigateur des camps de concentration ne soulève guère d'indignation. L'histoire a déjà montré ce qu'il fallait montrer, s'entend à dire la plupart. Loin des horreurs, loin de la réalité sordide des camps, ce Führer soudain au seuil de la défaite s'enfonce dans sa folie, dans sa démagogie. Le jeune homme sceptique poursuit: «N'empêche que le film ne montre pas l'horreur imposée aux victimes des combats précédents et se focalise sur ce personnage pitoyable.»

Un impact réaliste

Inspiré des travaux de l'historien Joachim Fest et des témoignages de la secrétaire de Hitler Traudl Junge, Der Untergang s'est aussi servi d'images d'archives. «Je viens pour approcher une partie de notre histoire», déclare un spectateur d'âge mûr. Les sorties cinématographiques ne sont pas son fort. Mais voir le Führer sous cet angle-là, quelques jours avant sa mort, est totalement nouveau. Le film touche, peut-être parce qu'il a misé sur le réalisme. Cette fois-ci on ne parle pas de l'horreur avec de la poésie. «Je ne comprends pas en quoi ce film peut constituer un problème pour les Allemands ou pour nous. Il est avant tout une production digne de Hollywood, qui prend un thème parlant. Je suis sûr que la plupart des gens ici le reçoivent sans s'interroger sur la portée de son message», s'emporte un trentenaire bon chic bon genre.

Les rires nerveux sont rarement retenus, les bâillements audibles durant la dernière demi-heure. Avec ou sans page d'histoire majeure, pour quelques-uns le IIIe Reich est loin, voire très loin. Le bruit des pop-corn reste le même, le bip-bip des téléphones portables n'a pas décru. Une adolescente est venue pour suivre des amis. Hitler, on lui en a parlé à l'école, mais il était Allemand. Bruno Ganz, elle ne le connaît pas.

N'empêche que la question se fait lancinante dans les commentaires. Faut-il voir là une œuvre de fiction ou se permettre de chercher des réponses, d'essayer de comprendre? Pour un journaliste allemand depuis plusieurs années en Suisse, cet épisode de l'histoire appartient à l'héritage souvent pesant du collectif, et le souvenir de l'image est fort. «Ici, en Suisse, malgré une proximité culturelle, une distance plus nette se fait sentir.»

Ce qui peut effrayer

Oliver Hirschbiegel a présenté cette description filmée comme un devoir vis-à-vis des victimes. Gianni Haver, professeur à l'Université de Lausanne et spécialiste de l'image, y voit aussi une manière pour l'Allemagne de reprendre possession de son histoire. Jusqu'ici, les productions cinématographiques sur ce sujet émanaient plutôt de l'étranger. Elle en devenait l'objet. Ici, Hitler n'est plus seulement ce surhomme qui entraîna dans sa chute la population allemande, ce surhomme vu comme un mal absolu. «En le faisant redescendre sur terre avec un visage humain, on le replace dans une répétition possible. Et ça, ça peut effrayer ou choquer. En Suisse, si l'idéologie peut se révéler opérationnelle, on remarque souvent le refus de l'icône, de ce personnage.»

L'homme aux yeux duquel le citoyen allemand pouvait être sacrifié, pour que le plus fort puisse gagner. Un darwiniste convaincu. En tout cas, de la pitié, les spectateurs s'en défendent tous. Ou presque. Quelques skinheads ont déjà manifesté leur présence dans certaines salles de Zurich. Dans l'ensemble, le jeu de Bruno Ganz ne froisse pas, au contraire, on en semble plutôt fier. Gianni Haver: «Je crois que c'est sans doute le seul lien qu'un Suisse peut trouver dans un tel film.»

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