Photographie

Bruno Manser et les Penan, voyages en terre méconnue

A quelques mois du 20e anniversaire de la disparition du militant écologiste, deux livres reviennent sur le parcours du Bâlois ainsi que sur le destin des Penans, ce peuple premier de Bornéo dont il fut le plus fervent défenseur

Tandis que la couverture souple est protégée par une fourre, les pages, comme plastifiées, ont été conçues pour résister à l’humidité. Car Tomas Wüthrich a envie d’emmener dans la forêt tropicale ce livre, Doomed Paradise, qui parle de la jungle malaisienne de Bornéo, plus précisément de l’Etat du Sarawak, qui abrite encore plusieurs peuples premiers. Dont les Penans, ces nomades contraints dans les dernières années du XXe siècle de se sédentariser à cause la destruction de leur habitat par les multinationales actives dans le commerce du bois.

Si les Penans devaient aujourd’hui se choisir un totem protecteur, ils opteraient probablement pour l’effigie d’un petit gars né à Bâle en 1954. Aventurier, écologiste, activiste, utopiste, Bruno Manser fut un peu tout cela à la fois. Arrivé au Sarawak en 1984 avec l’idée de vivre comme aux premiers temps, loin de la civilisation contemporaine, il fut adopté par les Penans avant d’en devenir le plus grand défenseur et le porte-parole. De retour en Suisse, il sera dans les années 1990 l’une des voix essentielles de la lutte contre la déforestation.

Implacable fatalité

Tomas Wüthrich a lui aussi passé du temps auprès des Penans. De ses nombreux voyages à Bornéo, il a ramené des images documentant la vie quotidienne de ce peuple de chasseurs-cueilleurs à l’histoire millénaire. Mais pas question pour lui de verser dans une sorte d’idéalisation romantique. S’il montre leur vie dans la jungle, il les photographie aussi en jeans, smartphone en main. Ses images de la luxuriante jungle aux reflets vert vif sont superbes. Et tranchent avec celles, qu’on aimerait ne plus voir, montrant que la déforestation continue, comme une implacable fatalité.

En fin de livre, un index proposant de petites légendes donne un côté roman-photo à Doomed Paradise. Tomas Wüthrich raconte finalement une histoire, celle d’un peuple dont on n’entend malheureusement plus guère parler depuis l’évaporation de Bruno Manser en mai 2000 – à l’heure actuelle, on ne connaît toujours pas les circonstances de sa mort certaine. Dans un texte évoquant le destin du Bâlois, Lukas Straumann, directeur du Bruno Manser Fonds, résume parfaitement ce que l’on ressent en parcourant le livre: «Les photographies de Tomas Wüthrich nous incitent à en faire plus pour la protection de la forêt tropicale et la préservation d’un mode de vie ancestral.»

Lettre photographique

Autre livre, autre démarche. Plutôt que de se pencher en premier lieu sur le sort des Penans, c’est «une lettre photographique à Bruno Manser» que signent la Française Isabelle Ricq et le Polonais Christian Tochtermann, respectivement spécialisés en photographie documentaire et d’architecture. A partir du village de Bario, où le militant écologiste a été vu pour la dernière fois en mai 2000, ils reconstituent à travers un long flash-back le parcours de ce petit Alémanique qui, à 12 ans, aspirait déjà à «avoir une bonne profession en rapport avec la nature». Et rêvait que son métier soit une aventure.

Lettre à Bruno Manser, ou la disparition de l’homme penan est à la fois une biographie, un reportage photographique, un livre de souvenirs. La manière dont il opère de constants allers-retours entre le destin de Manser et la situation actuelle des Penans en fait un parfait complément au biopic Bruno Manser – La Voix de la forêt tropicale, à voir dans les salles romandes à partir du 18 décembre. Tout ce qui n’est pas dit dans le film est ici minutieusement raconté. En marge des photos, de nombreux documents éclairent l’engagement de Manser, mais aussi son idéalisme à toute épreuve. Ainsi, alors qu’une lettre du premier ministre malais datée de mars 1992 le menaçait directement, insistant sur son arrogance de citoyen suisse vivant dans un des pays les plus riches du monde, il concluait ainsi sa dernière lettre, envoyée à son amie Charlotte le 23 mai 2000 depuis Bario: «A bientôt, à la prochaine occasion. Je t’embrasse fort.» Comme s’il partait en vacances balnéaires plutôt que de s’enfoncer une nouvelle fois dans la jungle du Sarawak.


Tomas Wüthrich, «Doomed Paradise – The Last Penan in the Borneo Rainforest», avec des textes de Ian B. G. Mackenzie et Lukas Straumann, version bilingue allemand-anglais, Ed. Scheidegger & Spiess, 160 pages.


Isabelle Ricq & Christian Tochtermann, «Lettre à Bruno Manser, ou la disparition de l’homme penan», Ed. Sturm & Drang, 270 pages.

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