Lorsque le producteur Valentin Greutert a proposé à Niklaus Hilber de réfléchir à la possibilité d’un film consacré à Bruno Manser, le réalisateur fribourgeois a commencé par se demander par quel bout empoigner le destin de son compatriote. Il faut dire que la vie du Bâlois est, sans exagération, hors normes. Après avoir vécu dix ans, en solitaire, dans les montagnes grisonnes, Manser décidait en 1984 de quitter la Suisse pour Bornéo. Dans la forêt tropicale de la partie malaisienne de l’île, il a vécu jusqu’en 1990 au sein des Penans, un peuple racine encore en majorité nomade.

Tandis qu’il réalisait enfin son fantasme de vivre comme aux premiers temps, voici que l’économie capitaliste qu’il voulait fuir le rattrapait, incarnée par les grands conglomérats du bois responsables de la déforestation et de la disparition, hectare après hectare, implacablement, du biotope dans lequel les Penans vivaient depuis des millénaires. Manser s’est alors, comme par devoir moral, mué en activiste, en militant écologiste. De retour en Suisse, il devenait la voix des Penans, alertait sur la menace qui pesait sur eux et le non-respect de leurs droits par un gouvernement corrompu. Comme le souligne le titre du film de Hilber, il n’était plus un utopiste un peu rêveur, mais La Voix de la forêt tropicale.

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Vérité émotionnelle

Hilber aura travaillé une dizaine d’années sur ce projet ambitieux entièrement produit en Suisse. Afin de ne pas s’égarer, il a rapidement choisi de se concentrer sur les seize dernières années de la vie de Manser, pour un découpage en trois actes: la vie chez les Penans, le militantisme en Suisse, le retour à Bornéo et la disparition, en mai 2000, traitée de manière onirique puisque, malgré les soupçons d’assassinat, sa mort plus que probable demeure un mystère.

Très habilement, le Fribourgeois démarre son récit sur un prologue plaçant le spectateur dans la même position que le Bâlois lorsqu’il découvre un clan penan et commence par l’observer, en restant à distance. Une brusque ellipse nous propulse alors en 1987. Manser est parfaitement intégré, il a appris la langue penan – Sven Schelker, qui l’incarne avec un aplomb saisissant, a quant à lui appris phonétiquement ses dialogues – et s’est véritablement trouvé une seconde famille.

Afin de respecter l’héritage de Manser, Hilber et Greutert ont choisi de tourner à Bornéo avec de vrais Penans, qu’ils ont néanmoins dû déplacer en territoire indonésien, la Malaisie ne voyant pas d’un bon œil un film érigeant en héros un homme qu’elle a toujours considéré comme un ennemi. Mais aspirant à une vérité émotionnelle plus que documentaire, le réalisateur a aussi pris quelques libertés. Il imagine par exemple une romance avec une jeune fille que Manser a beaucoup dessinée dans ses carnets, mais dont on ne sait rien.

De sa mise en scène sobre et élégante – car au service du récit et des personnages – à sa belle musique signée Gabriel Yared, Bruno Manser – La Voix de la forêt tropicale s’impose comme un grand film classique. En optant pour un traitement chronologique centré sur sept années clés, Hilber contourne habilement le piège du biopic pour proposer une lecture personnelle du parcours de Manser.

A propos du film: Bruno Manser, l’homme-jungle


«Bruno Manser – La Voix de la forêt tropicale», de Niklaus Hilber (Suisse, 2019), avec Sven Schelker, Nick Kelesau, Elizabeth Ballang, Matthew Crowley, David Ka Shing Tse, 2h21.