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Bruno Podalydès, dans le rôle de Rastaquoueros, le montreur de marionnettes
© DR

conte

Bruno Podalydès a «quelque chose de Bécassine»

Le cinéaste évoque Tintin, son enfance, son frère Denis, les jardins de Versailles et l’ire des indépendantistes bretons. Ses paroles

Le Temps: Bécassine! Pourquoi avez-vous mis un point d’exclamation au titre de votre film?

Il est revendicatif. Il y a quelque chose de joyeux dans ce point d’exclamation. Bécassine est un personnage assez mal vu. Je voulais montrer clairement que j’assumais un personnage souvent déconsidéré.

Notre critique (admirative) du film: «Bécassine!»: une nouvelle jeunesse pour la bonne bretonne

Pourquoi Bécassine est-elle mal aimée?

Son vrai nom est Annaïk Labornez, ce qui donne l’idée d’un personnage borné dont on se moque. Elle est devenue le symbole de l’émigration bretonne du début du XXe siècle. Cent mille femmes parties travailler en ville comme employées de maison, voire prostituées. Graphiquement, Bécassine n’a pas de bouche: on en a conclu qu’elle était bâillonnée, et stupide parce qu’elle parle breton. Or cette équation ne se trouve pas dans les albums. On n’y parle pas breton, ni pour s’en moquer ni pour le revendiquer. Rendre Bécassine moins bête que les gens le croient, ce n’est pas trahir une figure historique.

Bécassine est naïve, mais pas bête. Elle a l’intelligence du cœur…

Absolument. Et pour moi, cette gentillesse est un signe d’intelligence tout court.

Vous avez lu Bécassine dans votre enfance?

Non, pas du tout. C’était des lectures de grand-mère. Mais il y avait des albums qui traînaient. Le graphisme reste attrayant, très beau, très élégant. Comme chez Hergé, un seul dessin suffit à suggérer un mouvement, du début à sa fin.

Adapter Bécassine est une façon d’aller vers cette ligne claire que vous aimez tant?

Oui. Je ne m’étais jamais rendu compte que la tête de Bécassine, si on enlève la coiffe, c’est vraiment celle de Tintin. Hergé a peu parlé de Bécassine, alors que l’influence est évidente.

Les initiales R.G., que Bécassine doit coudre sur des mouchoirs, c’est un hasard?

A votre avis? Oui, j’ai encore caché la fusée de Tintin dans mon film. Je suis content parce que personne ne la voit.

Avoir un support graphique pour faire un film, c’est un handicap ou au contraire un avantage?

C’est un gros avantage. Les illustrations de Pinchon nous ont donné de nombreuses pistes pour les décors, les costumes. Et aussi l’audace des couleurs saturées. J’aime beaucoup le décor de la chambre: ce n’est pas un papier peint, nous avons peint à la main les rayures du mur, elles correspondent aux pages de garde de La semaine de Suzette. Cette forme d’abstraction légère influence même le jeu des acteurs. Les gestes de Bécassine sont parfois très stylisés. Quand elle découvre l’eau courante, elle a une mimique qui est presque un arrêt sur image.

Dans le rôle de Bécassine, Emeline Bayart est formidable. Quelles qualités faut-il avoir pour jouer ce personnage?

Il faut y croire. Quand j’ai proposé à Emeline le rôle de Bécassine, elle a tout de suite dit oui, sans lire le scénario. Elle ne connaissait pas bien Bécassine, mais elle avait une image très positive du personnage. Sa vaillance d’actrice se retrouve dans Bécassine. Elle était à 130% dans chaque plan. Je ne savais plus si je parlais à Emeline ou à Bécassine. Son investissement engageait tous les autres à jouer au premier degré. Pour qu’on croie au personnage, il fallait une interprète inconnue. Autrement, c’était Machine déguisée en Bécassine. Le carnaval…

Bécassine promène le bébé dans la nature et lui dit: «Tu vois, ce qui te touche c’est le vent.» Cette scène renvoie à Voilà, ce court métrage de 1994 dans lequel votre frère Denis promène un nouveau-né à travers monts et vaux. Cette présentation de l’enfant au monde semble avoir une résonance profonde chez vous…

J’ai très souvent envie de célébrer les choses, pour ne pas les oublier. Le fait de montrer la nature à un nouveau-né comme on ferait visiter un appartement à quelqu’un, ça me touche. Je me souviens aussi d’un très beau film russe, La commissaire, d’Alexandre Askoldov, dans lequel une femme traverse la campagne. Elle est commissaire du peuple et, enceinte, en conflit avec sa responsabilité politique. C’est la vieille idée renoirienne que le bonheur c’est quand on se sent en phase avec la nature.

Bécassine!, comme Le mystère de la chambre jaune, se joue dans le huis clos d’un château…

Enfant, j’habitais à l’entrée du parc de Versailles. J’y ai beaucoup joué. On y allait en pyjama… C’était vraiment mon jardin, un magnifique jardin clos de murs où on faisait semblant de se perdre. C’est une de mes images du bonheur et j’ai envie de la retrouver au cinéma.

Le dessinateur Blutch tient le rôle du père de Bécassine. Mais on ne voit jamais son visage… Pourquoi?

Il a dessiné son personnage avec une grosse moustache, une casquette et un regard baissés. Il se cache. Il n’est qu’une silhouette. C’est génial. Les spectateurs le repèrent en quelques plans. Blutch est un acteur extraordinaire, hyperdrôle.

Vous vous bagarrez avec Denis à coups de tapette à mouches. C’est une scène que vous avez répétée au cours de votre enfance?

Oui. Denis ne savait pas qu’on allait faire ça. Je lui ai mis une tapette entre les mains. On a commencé à se battre et instantanément on a retrouvé les gestes de nos jeux d’enfants. On faisait les mêmes bruits de bouche qu’à l’époque, «kchh, kchh»…

Vous gagnez ce duel. Parce que vous êtes le réalisateur ou le frère aîné?

L’aîné. Je pensais qu’on allait se battre et disparaître à l’horizon dans un éternel combat, et Denis a flanché tout de suite, il est tombé à genoux, a gémi et imploré mon pardon. Du coup je l’ai martyrisé de plus belle. Ce n’est pas très glorieux tout ça…

Quant aux indépendantistes bretons appelant au boycott de Bécassine! qui insulterait la Bretagne et les femmes, que peut-on leur répondre?

Allez voir le film… Ils verraient qu’il n’y a rien contre la Bretagne. Mais ils ne veulent pas le voir. Il y a un côté fatwa. On ne dessine pas le prophète, on ne touche pas aux symboles. C’est tout juste si je ne suis pas traité de mécréant. C’est dingue.

Bécassine! s’adresse aux enfants ou aux adultes?

Pour reprendre le truc d’Hergé, c’est de 7 à 77 ans, vraiment. Avec l’espérance de vie on peut même dire 107…

Peut-on dire que Bécassine est votre cousine?

Ha ha! J’aime bien le slogan «On a tous quelque chose de Bécassine». C’est vrai. Je l’assume. Et je suis prêt à le chanter.

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