Paul et Charly parlent dans la rue, et leur accent fleuri du val de Bagnes laisse entendre aux oreilles de la plaine l’à-propos vague d’une ravine, et d’une balade matinale près de la mine dans les hauts. Tant et si bien que Paul et Charly pourraient, à la manière d’une performance contemporaine impromptue, aisément faire partie de Bruissons. Car c’est de cela qu’il s’agit dans cette bien nommée exposition sonore, qui prend place à l’initiative du PALP Festival dans ce typique village valaisan: sublimer par la confrontation, l’hier par l’aujourd’hui, et inversement. Une virée enchanteresse.

«Vous êtes venu à cause du festival, là?» interroge-t-on dans le village, dont la population semble désormais aussi contente de voir défiler un public hétéroclite et culturel dans ses ruelles bordées de géraniums que médusée par certaines propositions aux avant-gardes. On veut savoir comment on trouve, mais on pense globalement que c’est une bonne chose, que l’intégration s’est bien faite.

Développer le tourisme

Pas moins d’une vingtaine de propositions sonores et visuelles sont disséminées dans l’ardu dénivelé de la commune, qui avait été en son temps choisie pour représenter un typique village valaisan lors de l’Exposition nationale de 1964. Dans les années 1970 déjà, à l’heure où l’agriculture commençait à ne plus suffire pour tourner, des gens de la ville étaient montés, des ethnologues, beaucoup, venus «parce que c’était tout aussi exotique mais plus confortable que l’Afrique», nous soufflera-t-on aussi. La jeunesse quittait le village, et il fallait développer un tourisme doux pour dynamiser cette bourgade d’où l’on voit la grande Verbier juste en face. On fit de Bruson, entre autres, la capitale mondiale de la raclette.

La plupart des granges et raccards s’étaient ainsi retrouvés à l’abandon depuis une trentaine d’années. Ils offrent aujourd’hui aux propositions artistiques hyper-technologiques du PALP d’inespérés écrins poétiques. Lors d’une belle journée ensoleillée, un charme fou se dégage de leur pénombre fraîche, où l’on se prend à admirer, aussi, la poussière qui tournoie dans les rais de lumière que laissent pénétrer les espaces entre leurs larges poutres de bois foncé. Minutieuses juste ce qu’il faut, les scénographies prennent garde de ne pas tout bousculer. Ici, plusieurs synthétiseurs savamment programmés permettent aux amateurs de s’essayer à la production de musique électronique; là, c’est un véritable dancefloor modulable et clinquant qui s’offre derrière une lourde porte. Ces effets de choc sont diablement efficaces, et ouvrent un espace-temps que l’on avait comme oublié.

Percer le silence

Dans une étable où l’on ne tient pas debout, une sélection de chansons issues des archives internationales de musique populaire du Musée d’ethnographie de Genève (MEG) s’égrainent, joliment éclairées dans six mangeoires, et parviennent même à créer, tonitruantes et en boucle dans leurs casques respectifs, une étrange ritournelle dissonante qui perce le silence alentour.

Au-dessus de la porte d’un ancien séchoir, un cœur gravé dans la pierre indique la date de 1629; on s’assied à l’intérieur sur une vieille chaise dans un recoin pour découvrir la richesse du patois de la région, travail issu de la collaboration de la Médiathèque Valais-Martigny et de l’association de patoisants Y Fayerou. A l’étage, où il faut se hisser autant que se glisser tant nos corps ont grandi, un petit diaporama accompagne un joyeux lexique qui décline toutes les façons de dire «rigoler».

Plus loin dans la rue, l’installation Radio Bruson, pensée avec Couleur 3, est une merveille dans laquelle il fait particulièrement bon s’arrêter: huit histoires ponctuées d’archives jouent à brouiller les pistes entre réel et passé fantasmé, dans lequel l’auditeur se voit happé sans crier gare.

Perdre la raison

Partout, il faut faire attention à la tête et aux pieds, aux cailloux et aux poutres. On passe sous un rosier en fleurs pour aller lire une correspondance de villageois, élaborée durant l’année comme un drôle d’atelier d’écriture. Ou encore écouter le four à raclette Raclophonic émettre une électro minimale modulaire dans un carnotzet glacé.

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Toujours, surtout, il faut prendre son temps. A l’instar de ces quelques artistes venus en résidence afin d’enregistrer musiciens, chœurs d’hommes, fanfares et artisans du village et créer un mix d’électroacoustique que l’on écoute attablé dans la salle à manger d’une exiguë maisonnette, et dont le work in progress photographique est joliment mis en scène dans sa petite cuisine en formica attenante et dans la salle de bain à l’étage.

Comptez une bonne après-midi pour faire le tour. Peut-être aurez-vous l’occasion de partager un verre de blanc dans l’un des carnotzets encore en activité, où l’on vous délivrera en rigolant le fameux dicton du village: «Qui rentre à Bruson, entre en prison; qui sort de Bruson, perd la raison.»

Bruissons, PALP Festival, exposition gratuite ouverte du mercredi au dimanche dans le village de Bruson, jusqu’au 27 septembre.


A écouter et à manger

De mercredi à dimanche, la vieille ville de Sion accueille la Schlösser. L’occasion de découvrir la capitale valaisanne sous un nouveau jour, entre des concerts au château de Tourbillon (le chansonnier camerounais Blick Bassy, le psychédélisme à la turque de Derya Yildirim & Grup Simsek) ou au jardin de la Préfecture (les notes bleues du Erik Truffaz Quartet, le blues tessinois d’Andrea Bignasca), un restaurant éphémère et des grillades musicales. (LT)

Shchlösser, PALP Festival, Sion, du 22 au 26 juillet.