C’est une idée de l’élégance qui n’a plus court désormais. Un territoire fait de salon rétro où les fauteuils sont de cuir patiemment élimé, les tapis de laine sobrement colorés et les tableaux exhibés d’une agréable simplicité. Calme, volupté. Du whisky japonais plutôt qu’écossais. Et forcément une belle évanescente qui évolue lentement dans cet ensemble où les bruissements du feu de cheminée se mêlent aux volutes d’un jazz pépère, appelant bientôt aux ébats sucrés. Bienvenue chez Bryan Ferry, où tout est inoffensif, suave, feutré.

Instant de communion

En 2015, le festival lyonnais Nuits sonores vit ses dernières minutes. A l’aube, un DJ anglais apôtre d’une house music squelettique clôt son set en jouant «Don’t Stop the Dance», de Bryan Ferry. En voilà une idée! Que le message minéral porté par ce slow lascif soit fort à propos n’est pas la question. Ce dont il s’agit, c’est ce qui se produit sur un dancefloor qui en a vu d’autres quand le crooner entonne son premier couplet de sa voix détachée, et dont on devine pourtant qu’elle refrène de toutes ses forces un orgasme cataclysmique prêt à éclater: un instant de communion où les derniers danseurs présents s’agitent dans des mouvements et pas insolemment lascifs, semblant appeler sur-le-champ à une pluie torrentielle de caresses et baisers.

Répertoire propre

Avant cet épisode bref durant lequel on aura étreint une inconnue et subi sans protester les mains baladeuses d’étranger(e)s, on avait beaucoup oublié des mérites de Ferry, alors remisé au rayon de nos lubies adolescentes lorsque l’album Boys & Girls (1985) était le compagnon obligé de tout flirt vécu en chambrée. Mais une fois rentré, on se mettait soudain à le reconsidérer. Car des types capables de vous coller comme sans y toucher une fièvre monstre au premier hoquet, faisant monter illico l’adrénaline en se contentant de susurrer des salades où il est question d’amours ordinaires à bien y regarder, ne sont pas légion.

A cette lumière, jeter trente ans après leur sortie une oreille aux torrides «Avalon» (1982) ou «Slave to Love» (1985) est une activité à risque qu’il convient de pratiquer accompagné. Au public montreusien cette fois d’en faire l’expérience, comme Bryan-la-superclasse revient justement y roucouler son répertoire agréablement propre, idéalement poli, délicieusement ringard aussi, où les violences du monde au dehors s’observent entre flegme so british ou swing clinique. Et embrassez qui vous voulez.

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Quarante-cinq ans de métier

Sur la pochette d’Avonmore (2014), quinzième disque solo, Bryan Ferry apparaît dans un somptueux profil en noir et blanc capturé il y a plusieurs décennies. D’une beauté froide rappelant le Delon de Plein soleil, on l’admire qui observe au loin, cool, désinvesti, absolument insensible à ce qu’il découvre. A 71 ans tapés aujourd’hui, dont quarante-cinq ans de métier, l’immarcescible grandi durant les années 1950 dans une ferme de Washington, comté de Durham, Angleterre, n’a rien perdu du détachement qui nous l’a fait autrefois apprécier. C’est tout le contraire. De cette élégance invariablement nonchalante où le sourire se jette en coin, où le déhanché est indolent et où la cravate s’arbore subtilement défaite, beau Bryan a fait un art à plein-temps.

Cherchez: plus rien chez lui qui trahisse un peu de ces origines campagnardes qui le faisaient tancer quand, jeune homme, il tentait sa chance à Londres, intégrait une école d’art, survivait un temps en enseignant la poterie, puis fondait finalement Roxy Music au début des années 1970, théorisant le glam rock avec David Bowie ou Marc Bolan – un rock’n’roll incisif trempé dans les extravagances brillantinées, pour résumer. De cette ère glorieuse, plus question non plus. Depuis quatre décennies, Ferry taille en artisan joaillier un répertoire pop où rien fondamentalement ne change. Jamais. Un design haute couture où se goûte une funk-soul immanquablement délicate, sobrement chromée, vaguement jazzy, un peu sexy, un poil ennuyeuse aussi parfois.

Un pied dans l’époque

Bien sûr, cet homme à femmes, exquis, richissime propriétaire terrien, père de quatre garçons et consacré commandeur de l’Ordre de l’empire britannique par la Reine en 2011, s’est offert ses petits caprices en enregistrant, par exemple, un plein album de reprises de Bob Dylan (Dylanesque, 2007), son idole, ou en invitant sur Avonmore les groovy Marcus Miller et Neil Rogers, ou le Norvégien techno Todd Terje.

Merci pour autant de ne pas voir dans ces projets «décalés» un quelconque désir de rupture avec une œuvre au conservatisme étrangement obstiné. Plutôt des initiatives bourgeoises destinées à garder placidement un pied dans l’époque, sans pour autant s’y impliquer. Loin, ô si loin des assauts expérimentaux que Ferry avait offerts en 1973 à Montreux quand, invité dans le cadre des galas de la Rose d’Or, Roxy Music était venu faire parler les strass, l’éclate et les guitares à cran. Cette fois, plutôt parier sur un thé dansant.


Bryan Ferry en concert, Montreux Jazz Festival, Auditorium Stravinski, dimanche 9 juillet à 20h, avec Brian Wilson.