Sa taille, d’abord. Un mètre nonante. Une vraie carcasse de chair. Son œil bleu aiguisé, ensuite. Et puis cette extraordinaire chaleur humaine. Depuis plus de quinze ans, Bryn Terfel promène Falstaff sur les plus grandes scènes du globe. Sous la baguette du chef espagnol Jesús López Cobos, le baryton-basse campera le héros shakespearien ventru ce soir, au Verbier Festival.

Habillé en t-shirt et jeans, jovial en ce matin où il contemple les horizons enneigés de Verbier, Bryn Terfel évoque son enfance, au pays de Galles, au milieu des moutons. «Mon père était fermier. J’ai grandi dans un milieu d’agriculteurs. Cette communauté était au bénéfice de subventions de l’Union européenne, ce qui a bien sûr orienté mon vote sur le Brexit. Je travaille aussi sur de nombreuses scènes en Europe, où j’ai toujours été accueilli à bras ouverts. J’ai des amis qui ont voté pour la sortie de l’Europe: ils ne sont pas horribles ou stupides pour autant. Je n’ai aucune rancune à leur égard.» Inutile de se lamenter, insiste Bryn Terfel. «Il faut pouvoir se relever, se dégager de la poussière et continuer avec la vie, comme le fait Falstaff après avoir été jeté de manière peu cérémonieuse dans la Tamise.»

Passion moquée

Bryn Terfel a eu la chance d’être exposé tout jeune à la musique. «Il y a beaucoup de générations de chanteurs dans ma famille. Mon arrière-grand-père était très actif au sein de la communauté locale. Il était l’une des personnes qui se mettait debout à l’église et qui entonnait l’hymne. Il donnait la hauteur de la note pour la congrégation.» Enfant, le petit Bryn se distingue par son aptitude aux sports comme à la musique. «A l’école – une école publique mixte –, nous avions une volée de garçons constituée d’excellents sportifs. J’étais un bon footballeur, un bon rugbyman et je jouais aussi au snooker. Il y avait de la compétition entre nous, mais aussi de la camaraderie. C’est au fond ce que je vis aujourd’hui dans ma profession.»

Pourtant, les copains n’étaient pas toujours tendres avec ceux qui pratiquaient un instrument et qui chantaient, comme lui. «La musique, ça peut être considéré comme quelque chose de pas très masculin à l’école. Mon premier instrument était la clarinette. J’avais un copain qui faisait du tuba, et vous ne pouvez pas dissimuler ces instruments quand vous vous rendez à des cours. Certains élèves pouvaient être terribles, pousser et bousculer le tuba, sans aucune raison apparente.» L’ironie du sort, c’est que trente ans après, certains de ses anciens camarades «chantent aujourd’hui des hymnes lorsqu’ils sont ivres au pub» ou font partie de chorales. «L’un d’eux, qui était une brute à l’école, est devenu un ténor dans un chœur! C’est comme si la boucle était bouclée.»

Ayant gagné adolescent de nombreux concours de chant et s’étant formé à la Guidhall School de Londres, Bryn Terfel remporte à 23 ans l’illustre concours de la BBC Singer of the World dans la catégorie «Lieder». En 1990, il fait ses débuts en Guglielmo à l’Opéra national du pays de Galles, puis se met à briller en Figaro, à Cardiff, à Londres et à Santa Fe. L’année 1992 est une année charnière. Non seulement il campe Leporello, aux côtés du grand Thomas Allen, dans Don Giovanni à Covent Garden, mais il fait sensation en Jochanaan dans Salomé, à Salzbourg. Sa voix noire, au mordant légèrement rocailleux, sa présence scénique, virile, incroyablement animale, lui permettent d’enchaîner les engagements dans les grandes maisons. De Figaro à Don Giovanni, de Wolfram à Wotan, il élargit son répertoire, incluant dès 1999 le rôle de Falstaff.

Bien connaître les femmes

Tout en sirotant un café agrémenté d’un nuage de lait à Verbier, il évoque ce personnage moins dupe qu’il n’en a l’air. «Au début de l’opéra, Falstaff a des soucis d’argent, mais pour lui, devenir un connaisseur de femmes nourrit plus son appétit que de manger quelque chose. Il n’est pas un perdant, bien au contraire! Sa raison d’être dans cette comédie, c’est que sans lui, personne ne s’amuserait, et la vie ne serait pas aussi intéressante. Lisez sa réplique vers la fin de l’opéra: «Son io che vi fa scaltri. L’arguzia mia crea l’arguzia degli altri» (C’est moi qui vous rends délurés. Mon astuce suscite celle des autres).»

Falstaff est au centre de l’action. Ce jouisseur sans vergogne, terriblement attachant par ailleurs (qui sera finalement «cocufié» par les commères de Windsor déjouant ses plans de séduction), a l’art de tourner les situations à son avantage, même quand il est largué dans un panier à linge dans les eaux froides de la Tamise. «Il lui suffit de boire un verre de vin pour sentir se répandre en lui une délicieuse chaleur et regagner sa frivolité.» Cette capacité à rebondir sur les aléas de la vie parle directement à Bryn Terfel. Lui-même ne croit qu’à l’esprit d’équipe, surtout dans le milieu de l’opéra, où l’on peut se tirer dans les pattes entre collègues. Il se remémore ses nombreux engagements au Lyric Opera de Chicago et file habilement la métaphore sportive, faisant référence à la célèbre équipe de basket-ball des Chicago Bulls. Il cite la devise chère à Michael Jordan: «TEAM, together everybody achieves more.» (Ensemble, tout le monde accomplit plus.) Un beau credo pour celui qui domine de son timbre de bronze la planète opéra.