Photographie

Budapest, intérieur jour

Le duo d’artistes Romain Meffre et Yves Marchand a produit une série de photographies sur les cours d’immeubles de la capitale hongroise. Fascinant

Des vieilles dames impérieuses, le port altier et le regard franc. Assises les unes à côté des autres, elles livrent leurs différences. L’une dévoile quelques rides lorsqu’on s’approche, une autre est parée d’accessoires fantaisistes, une troisième affiche des couleurs téméraires pour son âge. Yves Marchand et Romain Meffre exposaient leurs cours intérieures de Budapest le week-end dernier à Paris Photo. Une mosaïque de vieilles dames, donc, plus ou moins bien entretenues, parfois fleuries, tout juste repeintes ou franchement sur le déclin. Toutes garnies de coursives soulignant chaque étage. Le duo en a photographié près de deux cents, dont une trentaine était présentée aux collectionneurs parisiens par la galerie Polka. Un livre est en cours de préparation chez Steidl.

Palazzo italien

«Nous avons découvert Budapest par hasard en 2008, au gré d’une escale vers la Transylvanie. Nous sommes rentrés dans quelques cours et avons été très impressionnés par ce côté à la fois Palazzo italien et panoptique, relate Romain Meffre, 29 ans. Avec les coursives, on est obligé de passer devant les fenêtres de ses voisins pour rentrer chez soi. Tout le monde sait ce que fait l’autre et c’est un peu oppressant. Ce sont par ailleurs des bâtiments sur lesquels on peut lire les traces du temps; il y a quelques impacts de balles datant du soulèvement de 1956, des murs retapés avec les moyens du bord durant la période soviétique etc.»

La ville en compterait 5000 à 6000, un cas unique. Si la structure reste globalement la même, les finitions varient et la plupart des cours sont décorées. «On trouve quasiment à parts égales de l’art nouveau, baroque ou classique. L’éclectisme est énorme et témoigne d’une ville carrefour, dont le développement a été fulgurant de 1867 à 1914, durant la période austro-hongroise», précise Yves Marchand.

Les ruines de Detroit

Chaque cour a été photographiée au grand-angle, à la chambre, depuis une coursive située à mi-hauteur, afin d’avoir une vision la plus large possible. C’est la signature du duo, habitué depuis ses débuts aux vues frontales de bâtiments plus ou moins délaissés. Les deux garçons se sont rencontrés il y a une dizaine d’années via un site Internet qui recensaient les lieux abandonnés. Yves Marchand venait de se lancer dans la photographie, Romain Meffre la pratiquait le mercredi après-midi après les cours du collège.

«Nous visitions des ruines en Ile de France ou en Belgique, d’anciens sites industriels mais aussi des cliniques par exemple. L’idée que ces sites soient voués soit à être soit détruits, soit retapés, dans un terme plus ou moins long, nous donnait un sentiment d’urgence à les photographier, souligne le duo. Puis il y a eu la crise à Détroit et ce fut un paysage entier en ruines, une échelle inouïe qu’il nous fallait aller voir.»

Banques, cabinets médicaux, salles de spectacles ou centres commerciaux défilent dans les objectifs des Parisiens, recouverts de la même poussière et de débris de verre. C’est le début du succès pour les jeunes auteurs, qui passent à la chambre et photographient désormais de concert.

A travers les Etats-Unis, la traque des «movie palaces»

Le projet les conduit à celui des «Theaters», toujours en cours. «Nous sommes tombés à Detroit sur des salles de spectacles et de cinéma magnifiques et gigantesques, inoccupées ou recyclées en des choses improbables. Le Michigan Theater, 4500 places, est devenu un parking, le Paramount Theater une salle de basket, il y a beaucoup d’églises également», recense Romain Meffre, beaucoup plus loquace que son aîné. A travers les Etats-Unis, grâce à Internet d’abord, ils traquent les «movie palaces» construits par les studios de cinéma dans les années 1920 puis entament parfois de longues négociations pour avoir le droit de les photographier.

Romantique et apocalyptique

«Tous ces endroits provoquent attrait et inquiétude. On se prend au jeu, on devient des Indiana Jones à notre échelle. Il y a un aspect ludique mais aussi beaucoup plus profond car ces abandons soulèvent des enjeux sociaux, politiques ou économiques. Quant à l’esthétique de ces ruines, évidemment elle est parfois romantique, mais d’autres fois apocalyptique.» Le duo se réclame-t-il de la communauté des explorateurs urbains, qui photographie des lieux interdits et poste ses trophées sur le web? «La démarche peut s’apparenter, estime Romain Meffre. Mais la finalité pour eux est la visite ou le frisson de la visite. C’est presque un sport. Notre projet est vraiment différent.»

Romain Meffre et Yves Marchand ne cherchent d’ailleurs pas l’exclusivité. Après Detroit ravagée et mille fois photographiée, ils se sont penchés sur l’île de Gunkanjima, qui avait déjà fait l’objet de plusieurs publications. Gunkanjima? «C’est une micro-île japonaise en mer de Chine, abritant une mine de charbon, narre Yves Marchand. Elle a été recouverte des premiers édifices en béton armé de la région au début du XXe siècle pour loger les ouvriers, jusqu’à devenir l’endroit le plus densément peuplé de la planète. L’endroit était fascinant avant sa fermeture déjà.»

«Nous ressentons un devoir de mémoire»

La mine a cessé ses activités en 1974 et les habitants ont quitté le rocher, classé au patrimoine de l’Unesco. «Là encore, c’est une question d’échelle, il ne s’agit pas seulement d’une ruine isolée. Gunkanjima est un peu le Détroit asiatique! Nous ressentons un devoir de mémoire face à de tels lieux. C’est pour ça que nous adoptons un point de vue formel classique, le plus proche possible du dessin d’architecture», indiquent les photographes.

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