Quelques mois après l'enregistrement accéléré – six jours à batailler avec les propriétaires du studio Egrem de La Havane pour obtenir des pièces de rechange –, le producteur Ry Cooder évoquait l'intransigeance de Compay Segundo. «Si ça n'allait pas, il nous lançait «incorrecto!» sans jamais élever la voix.» Après avoir pris l'avion du Mali pour graver des ballades ensablées avec Ali Farka Touré, le musicien américain se coltinait une troupe recomposée de vétérans qui n'allaient pas revenir à la chanson ancienne pour en altérer la substance. Plus que Ruben Gonzales, Ibrahim Ferrer, Cachaito Lopez ou Omara Portuondo, Compay Segundo tenait le destin du Buena Vista Social Club entre ses mains polies.

Paru en 1997 sur le label anglais World Circuit, dont le fondateur Nick Gold a inventé la world music contemporaine, le disque du Buena Vista ne pouvait pas être conçu comme un coup marketing. A l'époque, personne n'aurait parié sur la renaissance de quelques figures, pour la plupart oubliées ou même revenues de la musique des décennies plus tôt. Mais la chose a démarré, hors de toutes proportions. Et Ry Cooder a contacté le réalisateur Wim Wenders, un ami pour lequel il avait composé la bande originale de Paris Texas, en vue de rendre compte, deux ans après, de cette chasse aux trésors enfouis.

Plus de sept millions d'exemplaires du Buena Vista écoulés, sans compter les albums solos distillés dans la foulée, ont transformé radicalement le marché des musiques du monde. Pour preuve, les dizaines de retours d'anciennes stars d'Afrique ou des deux Amériques qui inondent, depuis, les étals occidentaux. Signé chez Warner, Compay Segundo avait sorti un dernier album où les duos avec Charles Aznavour, Khaled ou Antonio Banderas relevaient de la pure stratégie de firme. De son côté, La Havane ne s'en est pas remise. Le tourisme hypertrophié a ressuscité l'économie nationale. Il a aussi redonné à la capitale des airs de lupanar colossal qu'elle avait perdus depuis la chute du dictateur Batista.

Sous son panama vissé, un cigare aux lèvres et un verre de rhum sur la table, Compay Segundo a servi, sans le savoir, de publicité vivante. Lui défendait un Cuba d'avant le séisme.