Le ciné-concert est un art dangereux. Qu’est-ce que le ciné-concert? C’est un spectacle qui associe la projection d’un film et l’exécution, en direct, d’une musique pensée pour les images en mouvement. Pourquoi c’est dangereux? Peut-être parce que, en 1916, Hugo Münsterberg (psychologue, et auteur d’un fameux The Photoplay: A Psychological Study) disait la chose suivante de la mise en musique, en direct dans les salles de projection, des films muets: «La musique soulage la tension et maintient vive l’attention. Elle doit être en tout cas un fond musical. La plupart des gens ne reconnaissent pas les morceaux musicaux joués, mais se sentiraient gênés par leur absence. Il n’est pas dit que la musique doit se limiter à fonctionner comme un tranquillisant mental, elle peut et elle doit être accordée à la scène. Les plus entreprenantes maisons de production ont explicitement reconnu cette exigence et elles projettent leurs films en choisissant de manière soignée les morceaux musicaux d’accompagnement. La musique ne raconte pas l’intrigue et ne prend pas la place des images, mais tout simplement elle renforce le contexte émotif.»

C’est dangereux, parce qu’on a encore aujourd’hui un peu tendance à croire ce qu’écrivait Münsterberg. Mais ce faisant, on prend la proie pour l’ombre: le ciné-concert n’est plus (voire n’a jamais été) que le nécessaire accompagnement sonore d’images silencieuses. Ce n’est pas non plus un travail multimédia, comme peuvent l’être, pour rester dans le domaine romand, les films musicaux que Pascal Greco a réalisés avec l’aide de musiciens comme Kid Chocolat ou Goodbye Ivan. C’est une réinterprétation, une appropriation musicale d’un récit filmé, d’une œuvre préexistante. C’est un art en soi.

Cet art, en Suisse romande, plusieurs le portent. Il y a par exemple les Neuchâtelois de Cycle Opérant, qui ont beaucoup électrisé le Stalker de Tarkovski. Et il y a aussi le Vaudois Michael Frei, la tête pensante du projet multiforme Hemlock Smith – «multiforme» parce que Frei en est à peu près le seul membre permanent, et parce que sa musique joue aux passe-murailles entre pop, folk, rock et visions oniriques. Par le passé, Hemlock Smith avait mis en musique le Sir Arne’s Treasure (1919) de Mauritz Stiller, ou Visages d’enfants (1925) de Jacques Feyder. Aujourd’hui, un nouveau projet se prépare à voir le jour: Building Up.

Au service de l’œuvre première

Le registre, l’ampleur et les modalités de cette nouvelle production sont assez neufs, et pour plusieurs raisons. Premièrement, parce que Hemlock Smith se fond pour l’occasion dans une entité plus grande, en collaborant avec le Chœur Auguste, un ensemble d’une cinquantaine de chanteurs. Ensuite, parce que le processus de composition a été partagé entre quatre personnes: Michael Frei, mais aussi ses camarades de route Fabrizio Di Donato et Tassilo Jüdt, ainsi que Jérémie Zwahlen, le directeur du chœur. Enfin, parce que le choix des films à mettre en musique s’est porté non pas sur une œuvre en particulier, mais sur une sélection de films réalisés par des expérimentateurs new-yorkais de la première moitié du XXe siècle, de Frederick Armitage et son Demolishing and Building up the Star Theater (1901) à John Arvonio (Abstract in Concrete, 1952).

Le résultat de ce travail reste bien entendu encore à découvrir. Mais les bribes qu’on a pu en humer (on appelle ça des teasers) sont prometteuses: on a vu des images des premiers temps de la caméra comme soulevées par le début de cette modernité – ses promesses, quelque part. On a entendu des musiques amples, des parties chorales larges comme la mer qui gonfle, et des phrases musicales qui résonnent comme les pas d’un chat farouche dans l’ombre de Manhattan.

«En étant «invisibles», on est entièrement au service de l’œuvre première. Pas de show nécessaire, seule l’interprétation compte», explique Michael Frei, attrapé au bout de son mail. «On a une liberté totale de réinterprétation, on crée une nouvelle œuvre, en fait. C’est bien entendu le spectateur qui décide si cette nouvelle mouture lui plaît, mais les possibilités sont quasiment infinies.» Et peut-être même au-delà du clap de fin.


«Building Up». Pully, l’Octogone. Sa 25 (20h) et di 26 janvier (17h).