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Bulle Ogier, les heures bleues d’une amoureuse

L’actrice chérie d’Alain Tanner, de Jacques Rivette, de Daniel Schmid dit ne pas avoir de mémoire. Elle fugue à travers ses souvenirs dans «J’ai oublié», livre lumineux, Prix Médicis essai

Le livre des rires et des oublis. Prix Médicis essai, J’ai oublié de Bulle Ogier, escortée par la journaliste Anne Diatkine, n’est pas un miroir de plus dans la course à la postérité. C’est une malle aux trésors, le récit d’une comédienne qui a joué pour les plus grands, de Jacques Rivette à Patrice Chéreau, mais qui n’a pas de mémoire, prétend-elle, et se risque dans son passé comme on lance des galets dans l’étang.

Car il s’agit bien de ricochets, d’une histoire qui remonte d’échos en virevoltes. Bulle Ogier nous parle d’une vie passée à saisir le feu de l’instant, de ses tribus de givrés, d’une époque formidablement libertaire. Dans ces pages, tout est aigu, tout est aimant, c’est dire comme elles électrisent.

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Alors ouvrons le rideau. Et commençons par ce quiproquo, un coup de lasso de Cupidon. Bulle Ogier a 30 ans, un vague à l’âme, une lumière d’incendie dans les yeux, une silhouette de mannequin. Cette nuit de 1970 à La Coupole, elle s’étourdit avec ses copains, l’acteur Jean-Noël Picq, ce dandy de Jean-Jacques Schuhl et le cinéaste Jean Eustache. Débarque un jeune homme magnifique avec un regard de western.

Quiproquo amoureux

Bulle est dans sa voiture à présent, dans un Paris qui clignote comme un planétarium. L’inconnu la ramène chez sa mère. Il s’arrête et lui dit: «Je compte jusqu’à trois, vous descendez ou vous ne descendez pas. Un, deux, trois.» Elle se réveille dans une chambre d’hôtel. Il n’est plus là. Elle appelle sa meilleure amie, l’actrice Bernadette Lafont. «Tu te rends compte, j’ai commis cette horrible erreur d’aller faire l’amour avec Servan-Schreiber. J’ai l’air d’une idiote.»

L’amant d’un soir est l’amour d’une vie. Car il y a bien méprise. Il ne s’agit pas du cador de la presse Jean-Jacques Servan-Schreiber, mais du cinéaste Barbet Schroeder. Quelques jours passent et il lui dit, façon roulette russe: «Je pars la semaine prochaine à Bornéo, vous venez avec moi? Je compte jusqu’à trois…» Il va tourner La Vallée, au milieu des forêts de la Nouvelle-Guinée, à portée de machettes des Kukukukus, une tribu d’anthropophages.

Au sommet d’une montagne, Barbet, Bulle et leur petite troupe de débraillés pensent avoir trouvé le paradis. C’est un leurre. Dans le film, ce sera Obscured by Clouds, une chanson des Pink Floyd. Cette équipée est l’une des multiples perles de J’ai oublié, cette anamnèse rendue possible par Anne Diatkine, dont la plume fait le plaisir des lecteurs de Libération et du magazine Elle.

Un appartement en forme de grotte

Quel est le sortilège de Bulle? Une façon d’être à part et en bande à la fois, d’élire des sœurs et des frères d’odyssée pour la vie – car elle n’oublie pas tout, Bulle, ne croyez pas cela. Dans l’appartement qu’elle occupe à Paris depuis un demi-siècle avec Barbet – quand il n’est pas à Los Angeles – elle régale, égaie, console. Au milieu du salon, un grand lit a longtemps servi de grotte aux passagers clandestins de la nuit.

Cette tendresse est une affaire de famille. Bulle grandit avec sa mère chérie, dans une France occupée, soumise aux bombardements. Les caves sont des caches où on brigande entre enfants. Son père est d’extrême droite, il a abandonné son épouse alors qu’elle était enceinte de Bulle [Marie-France à l’état civil]. Elle traverse l’adolescence chez les sœurs. Les caves de Saint-Germain-des-Prés seront sa mappemonde.

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Elle ne sait pas quoi faire de sa lumière. D’autres sauront pour elle, à commencer par Marc’O, jeune auteur et metteur en scène doué, mais allergique au système. Elle joue dans ses spectacles, avec Jean-Pierre Kalfon, entre autres. Elle se marie, mariage éclair, le temps que naisse, en 1958, Pascale, qu’elle aimera par-dessus tout. Et puis voilà qu’elle incarne Rosemonde, sauvageonne qui trime dans une usine à saucisses, dans La Salamandre du Genevois Alain Tanner en 1971.

Elle a à peine dit au revoir à ses partenaires, Jean-Luc Bideau et Jacques Denis, qu’elle est déjà au septième ciel, dans les bras de Barbet, en quête d’un éden caché sur une colline de Nouvelle-Guinée. Au retour à Paris, surprise: La Salamandre a fait son œuvre; on la reconnaît dans la rue. Jacques Rivette l’avait, lui, depuis longtemps, distinguée. Il donne l’impression de tourner sans boussole; elle apprend à improviser ses rôles, dans L’Amour fou par exemple.

L’amour de Pascale

Les cinéastes de cinémathèque sont ceux qu’elle préfère. Bulle dit souvent non. Pascale, elle, prend son envol. Dans Le Pont du Nord de Jacques Rivette, elle joue même avec sa mère. Les Nuits de la pleine lune d’Eric Rohmer la consacrent en 1984. Mais elle n’aura pas le temps de régner. Dans J’ai oublié revient ce matin d’apocalypse où Barbet, sur le palier, du haut de l’escalier dit: «Pascale est morte.» «Je n’avais aucune intuition que ma vie puisse être capturée par l’horreur. J’aimerais parler d’autre chose, mais cette chose, qui est le noir du deuil, cette douleur explosive, est toujours au plus proche de moi, tapie, elle m’aimante, c’est un effort de chaque jour de m’en détacher pour prendre un visage social.»

Ce même soir, elle joue sous barbituriques dans Savannah Bay de Marguerite Duras. Dans la salle, il y a Barbet, bien sûr, et ses anges, le metteur en scène Luc Bondy, Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven. Ce sont ces aventures collectives, ce trac et cet oubli de soi sur les planches qui la sauveront, dit-elle.

Peu après, aux Amandiers de Nanterre, elle incarne la reine Hermione dans The Winter’s Tale de Shakespeare, monté par Luc Bondy. Chaque soir, elle est pétrifiée en coulisse. Chaque soir, son ami Patrice Chéreau, qui dirige le théâtre, passe sa main sur ses omoplates, pour la pousser en douceur dans le bain de la fiction.

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J’ai oublié est le livre des solidarités cosmiques. On rêve avec Bulle de ces aubes où Marguerite Duras dansait la rumba; de ces soirées où la si frêle Madeleine Renaud feignait d’avaler sur scène une assiette de choucroute – tout le monde était dupe; de ces matins californiens où elle reluquait sur la plage un culturiste suintant l’effort, Arnold Schwarzenegger en personne.

«J’ai tout oublié de ma vie, sauf qu’on vivait ensemble à en mourir.» Au moment de l’inventaire, Bulle sort le grand jeu. Les heures bleues d’une fugue. Appelons cela la grâce.


Mémoires
Bulle Ogier, Anne Diatkine
J’ai oublié
Seuil, 240 p.

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