Et si l’univers impitoyable, à Genève, n’était pas celui de la finance mais bien le petit monde de la culture? Le Neuchâtelois Marc-Olivier Wahler en sait quelque chose. A la tête du Musée d’art et d’histoire (MAH) depuis fin 2019, l’ancien directeur du Palais de Tokyo à Paris s’est rapidement retrouvé sous la mitraille des critiques. L’assaut se voulant final a été donné en août dernier sous la forme d’une pétition féroce, réclamant sa tête et comptabilisant 117 signatures. Parmi les cris de guerre: «méconnaissance de l’essence même des collections!», «non-sens historiques!»

Or Marc-Olivier Wahler a survécu. Comme, au 1er novembre, deux ans se sont écoulés depuis le début de son mandat, le voilà même titularisé. Sans doute désireux d’apaiser le débat et de le ramener sur le terrain des faits plutôt que de l’idéologie, il a publié ce jeudi 18 novembre un bilan de son action. Rappelons l’importance de ce musée: près de 170 collaborateurs, 650 000 objets (dont de vraies merveilles!) et des missions aussi diverses que de la recherche, de la conservation, de l’archéologie, sans oublier la plus grande bibliothèque d’art en Suisse.

Le Temps s’est emparé de ce document de 13 pages et l’a fait lire à un groupe de personnalités du monde de la culture. Nous leur avons demandé un court commentaire ainsi que – c’est la touche ludique de l’exercice – une note, de 1 (bilan exécrable) à 10 (bilan excellent) avec une moyenne à 6 (bilan acceptable, sans plus). Précisons qu’il s’agissait de juger uniquement le bilan, et non la personnalité du directeur.

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Comment composer ce jury? Nous avons d’abord choisi de donner la parole à des personnalités importantes qui ne se sont encore jamais exprimées publiquement sur le destin du musée. Nous avons ensuite inclus certains des signataires de la pétition, notamment pour voir si leur avis avait changé (et non, ils sont toujours aussi féroces!). Enfin, nous avons donné la parole à des jeunes, notamment deux étudiants en muséologie et en histoire de l’art.

Le panel idéal n’existe pas. En effet, comme le terrain semble encore miné, jonché de douilles de cartouches et d’obus, plusieurs personnes approchées, partisans comme adversaires de Marc-Olivier Wahler, ont préféré décliner la proposition du Temps, la jugeant inadéquate ou préférant agir en coulisses. En l’état et malgré certains jugements assez sévères, le directeur se révèle finalement pas si mauvais élève, avec une moyenne de 6,5 sur 10.

Le bilan lui-même est accessible en ligne. En résumé, il comprend deux parties: la première sur le positionnement, les valeurs et les objectifs pour le renouveau du musée, la seconde sur la nouvelle programmation dans les espaces temporaires, la galerie et les cabinets ou les animations du jeudi soir, de même que la mise en valeur du bâtiment et des collections – y compris l’activité scientifique, le développement de la présence numérique et les expériences dites «laboratoire».

Alors, qu’en disent nos expert·es?

Martine Béguin, rédactrice en chef adjointe RTS Culture (note: 7/10)

«J’hésite entre le mammouth congelé et le millefeuille à 12 étages pour dire ce que m’évoque le MAH de Genève. Ce musée, longtemps conjugué au pluriel, réunit tant de bâtiments, missions et spécialités, qu’il lui est impossible de satisfaire tous ses publics, commanditaires et experts. Et le problème ne date pas d’hier. Cette institution a failli sombrer dans l’oubli puis le néant sous l’égide du prédécesseur de Marc-Olivier Wahler. Aucun panache, aucune expo de renommée internationale. Une absence totale d’échanges avec ses partenaires: musées, artistes, étudiants de la place ou d’ailleurs. Aucune tête de pont. En bref, aucune vision. Pour le directeur de l’époque, de toute façon, il n’y avait rien de possible dans le bâtiment actuel. Seul le projet de Jean Nouvel lui aurait donné l’envie d’innover. Projet refusé, léthargie assurée.

Aujourd’hui, il est encore bien tôt pour juger du programme et des réalisations de Marc-Olivier Wahler. Pourtant, le bâtiment a déjà retrouvé une autre lumière, on y circule mieux, on y (re)découvre, même si de façon jugée parfois trop badine, de vrais trésors. Les pièges sont nombreux, il est vrai: repli sur des collections de qualité inégale, excès d’effets de manche, perte de vue de la rigueur scientifique, communication mal ciblée, manque d’écoute des collaborateurs ou des attentes des différents publics. Mais l’énergie est là. La métamorphose est en cours. Et si le MAH se veut laboratoire et ouvert, prenons-le au mot et aidons-le à se réinventer.»

Jan Blanc, doyen de la Faculté des lettres à l’Université de Genève (note: 8/10)

«Depuis sa nomination, Marc-Olivier Wahler a fait l’objet de nombreuses attaques. C’était écrit, compte tenu du passé et du passif de l’institution. Pas plus que d’autres, je n’ai souhaité toutefois participer à la curée. Je n’ai guère de goût pour les libelles. Les attaques personnelles m’indiffèrent, surtout quand le rappel des faits s’y mêle aux interprétations biaisées et aux arguments ad personam.

Ce bilan des deux premières années du directorat permet en revanche de se faire une juste idée de son action. La première grande exposition, Marcher sur l’eau, m’a inquiété – un bricolage bâclé, partiellement fautif et peu compréhensible. Les propositions de cette rentrée, comme pour la galerie, sont plus rassurantes. Il s’agit de visibiliser les collections, riches, mais hétéroclites, sans tomber dans des expositions prétextes, et en proposant des accrochages plus inventifs. Il s’agit aussi d’attirer de nouveaux publics dans ses salles longtemps désertes, grâce à une nouvelle identité visuelle, séduisante et même potache, une mise en valeur cohérente du bâtiment, et l’organisation d’événements festifs. Qu’un musée soit aussi bien un lieu de contemplation et de connaissance que de plaisir et de vie me réjouit. S’il fallait jouer ici le jeu un peu vain de la notation, je donnerais de fait un 8 à ce bilan et à ces perspectives qui, à mon sens, devraient également réjouir les amies et amis authentiques du MAH.»

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Leïla El-Wakil, architecte et historienne de l’art (note: 4/10)

«Prompt à se mettre en scène et à peine nommé, MOW (de son nom d’artiste, comme MBS) se donne pour principale mission de catapulter le MAH (devenu MAHMAH) dans le futur, un futur dans lequel le nouveau directeur est bien l’un des derniers à oser se projeter ainsi que son magistrat de tutelle. Ce quinquagénaire avancé, aux manières et à la dégaine adolescentes, brasse et ne manque pas d’air lorsqu’il inaugure son mandat en balayant les projets de ses conservateurs (par exemple la Genève 1900). Pour marquer son avènement plénipotentiaire, il fomente son coup d’Etat. L’angulaire et coûteuse ligne graphique est le geste fondateur du nouveau règne, à dire vrai le premier faux pas d’une conscience écologique pourtant proclamée!

La programmation des expositions est époussetée: 1) l’extra large, confiée à un curateur extérieur alors que le personnel du MAH est pléthorique, nous ramène aux agissements de Jacques Hainard, l’ancien mentor de MOW, au Musée d’ethnographie de Genève, et se noie dans la marée haute des expos de musées d’art contemporain; 2) grand seigneur, MOW concède la large, mais pas trop deep (pour plaire au vulgus pecus) aux «membres de la conservation»; 3) les medium et small laissent entrevoir une lueur d’espoir scientifique. Touche-à-tout brouillon et dépensier, MOW s’en prend ensuite au bâtiment de Camoletti, pourtant promis à une restauration qu’on espère prochaine, et à sa muséographie. Est-ce bien opportun de couper l’herbe sous le pied à l’architecte qui se verra chargé du projet?

Dans un geste autoritaire, il prive le Musée Rath, premier musée de Suisse récemment mis aux normes, de ses expositions temporaires sous prétexte de frais de gardiennage. Lamento. Toute la logorrhée convoquée pour plaider le futur musée du futur cache un creux conceptuel et programmatique abyssal. Il n’y a qu’à Genève que cette poudre aux yeux puisse éblouir. L’héritage bobo du prédécesseur Jean-Yves Marin et du magistrat Sami Kanaan pèse de tout son poids inerte: le musée doit demeurer un grand fourre-tout racoleur, capable de plaire à tous et de faire du chiffre à l’audimat! On n’en sort pas!»

Sébastien Tolosa Zoyo, étudiant en muséologie et conservation du patrimoine bâti, (note 4/10)

«Le défi des «nouvelles orientations» aura bien été relevé par l’institution, au risque de s’y perdre. Ce n’est pas faute d’avoir innové dans la signalétique et la visibilité de l’enseigne, mais on n’aurait pu se douter que le tracé de l’identité graphique refléterait l’égarement dans les idées et dans les réalisations. Des expositions au format et à la lecture internationales (XL, L, M, etc.), on ne pouvait attendre qu’elles intègrent profondément les collaborations et le public locaux, relégués au rendez-vous hebdomadaire du jeudi soir (format XS). L’épuration des espaces, nécessaire, permet la mise en place de cette scénographie recherchée, propre aux musées de notre temps, conforme à la conservation et préservation des œuvres, environnement dans lequel le public est invité à déambuler entre les statues dans leurs cabines de douche ou au son des basses du DJ contre les vitres en salle des armures.

Le MAH du XXIe siècle, c’est celui qui se repense sur la cité mais qui pour ce faire oublie ses bâtiments les plus centrés, pour y servir des tasses de thé. C’est évidemment aussi celui qui a su tirer parti de son potentiel numérique afin de rayonner tout en décloisonnant ses espaces. On y crée la surprise, on y voit un laboratoire muséal mais l’incompréhension entoure cet univers pataphysique. BAH… MAH… BOF. Neuf lettres qui expriment le bilan de ces deux dernières années d’activité du Musée d’art et d’histoire de Genève avec ses nouvelles directions.»

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Inès Lamunière, architecte (note: 8/10)

«Le musée est une fenêtre. Depuis deux ans, le MAH propose des actions et des projets significatifs et beaux. Le contexte imposé par la pandémie a été saisi pour mettre en œuvre, pas à pas, presque silencieusement, le renouvellement du musée et son inscription dans le contexte culturel et urbain. A l’intérieur, des opérations de précision chirurgicale se sont succédé: abattage de parois, désinstallation de systèmes techniques et de grandes pièces de mobilier, réouverture de fenêtres, de passages ou de portes. Il s’est agi de démonter ces couches qui petit à petit ont encombré et phagocyté lumière naturelle, perspectives, proportions des salles. Il en résulte une compréhension renouvelée de la coquille qui va accueillir l’exposition de la collection encyclopédique et formidable du musée. Le maître mot choisi par la direction du musée est juste: il s’agit bien de «décloisonner» pour accueillir le spécialiste, le visiteur, le promeneur et le voyageur.

Mais le projet ne s’arrête pas là. Ce décloisonnement est aussi un programme architectural qui se précise au-delà des murs du musée historique vers la cité. Cette ville dont l’urbanité topographique particulière, le caractère de carrefour d’accueil des communautés locales et internationales, l’environnement naturel et paysagé, lui a permis d’être désignée comme un éden à travers les siècles. L’équipe du musée propose des directives en ce sens: ouvertures aux boulevards attenants, à la colline de l’observatoire et au plateau inférieur de Rive. A nouveau un «décloisonnement» des parcours, des connexions, des échanges avec les espaces publics environnants. C’est important, le projet intra-muros du musée ne vivra qu’avec une réinvention de ses relations physiques avec le promeneur urbain. J’aime ces débuts, ils sont pleins d’intelligence.

Le musée est un assemblage «piranésien» d’objets, de fragments, une forme de lapidaire auquel un directeur donne sens. Ses murs doivent aussi en être la vitrine, mieux, la fenêtre. Le programme du concours d’architecture oserait-il aussi l’inciter en termes d’architecture? Où pourrait être située, percée avec une exactitude sans faute, cette grande fenêtre au sens propre, dans les façades du monument si solide et monumental que nous a légué Camoletti et ses commanditaires? Ce n’est peut-être qu’un rêve…»

Barbara Roth-Lochner, Dr ès lettres, archiviste, historienne, conservatrice honoraire à la Bibliothèque de Genève (note: 5/10)

«A lire le dossier Le MAH évolue, à la fois bilan et programme, une grande lassitude m’envahit. A première vue, un tas d’idées solides et sympathiques: de la nouveauté, du décloisonnement, de la mise en valeur des collections, de l’élargissement des publics, de l’activité scientifique, des publications, de la numérisation. Ajoutez-y les épices: l’audace, l’expérimentation, l’intelligence collective, l’irrévérence joyeuse, la polyphonie, des expositions en déclinaison, sans oublier la conscience écologique. C’est bon, on est arrivé au bout de la check-list.

Les critiques ont porté quelques fruits. Je ne suis pas linguiste, et je ne sais comment interpréter cette pléthore de vocabulaire incantatoire, mais je ne peux m’empêcher de rester sceptique devant tant d’emphase, qui prolonge celle du rapport de la commission externe d’experts (celle de Messieurs H&M, Hainard et Mayou). Oui, cette rhétorique finit par lasser, et détourne du fond. En dehors du nom du musée et de ses départements, le mot «art» apparaît trois fois dans le rapport. Le mot «histoire» deux fois. «Archéologie» une fois. Nettement moins souvent que les mots «politique» ou «identité». Avant d’aller faire la sieste sur l’un des canapés du musée, dans les bras de MAHMAH, j’aimerais juste encore exprimer le vœu que l’on n’infantilise pas les visiteurs: ils sont intelligents, ils ont soif de plaisir visuel et d’informations contextuelles; qui, peut-être, sont plus importants que le catch féminin et les cracheurs de feu.»

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Olivier Kaeser, historien de l’art, directeur d’Arta Sperto (note: 9/10)

«Le dossier Le MAH évolue me paraît bon. Les valeurs sur lesquelles le musée se positionne, «audace et expérimentation, intelligence collective, esprit contemporain et profondeur historique, excellence scientifique et irrévérence joyeuse, conscience écologique», indiquent un esprit de travail sain et solide, augurant de développements prometteurs. Le MAH comme futur «point nodal d’un quartier urbain et dynamique» ouvre une réflexion urbanistique et culturelle ambitieuse pour la cité. La nouvelle identité visuelle, le décloisonnement des espaces et les simplifications scénographiques sont des réformes clairvoyantes que j’ai aussi pu apprécier comme visiteur. Le processus d’inventaire, les avancées de la collection en ligne, le centre de documentation ouvert aux chercheurs ou la politique éditoriale témoignent d’une volonté de rigueur scientifique alliée à une accessibilité des collections.

L’intégration des expositions d’art graphique – un des fleurons du musée – au sein des collections doit être améliorée pour être mieux comprise. Les résidences d’artistes ou les soirées du jeudi sont aussi à optimiser. Ce dossier intéresse les médias et le public à cause de la polémique autour de l’action du directeur Marc-Olivier Wahler. Celui-ci a hérité d’une institution tombée en profonde déliquescence lors des années précédentes. MOW tente d’insuffler à ce paquebot endormi une vision audacieuse pour le projeter vers l’avenir, notamment par des expositions-manifestes qui concilient mises en valeur des collections et expériences novatrices. Encourageons-le à poursuivre ce cap inspirant!»

Eva Briffod, étudiante en master d’histoire de l’art à l’Université de Genève (note: 7/10)

«A la lecture de ce bilan apparaissent plusieurs aspects favorables pour l’avenir du musée; la refonte des espaces, le travail de fond effectué sur les collections et le développement «extra-muséal», qui passe par la création de nouveaux espaces dédiés aux publics (boutique, salle de lecture, lieu de rencontre, etc.). Je regrette néanmoins de ne pas y trouver un chapitre dédié à la stratégie de développement pour l’accueil des différents publics et aux activités de médiations culturelles du musée. Il me semble pourtant que ce sont des paramètres essentiels pour mener à bien les missions de transmission et de sociabilité qui figurent parmi les priorités du MAH.

Sur le plan muséographique, confier le commissariat des expositions à des invités d’horizons culturels divers (chercheurs, artistes, philosophes, etc.) me semble être une bonne stratégie pour aller vers une muséographie plus actuelle et stimulante. L’épuration de la scénographie est, elle aussi, prometteuse. Toutefois, certains points mériteraient d’être plus détaillés, notamment ceux relatifs au caractère «scientifique» des expositions. J’espère que le MAH de demain nous présentera des expositions qui valorisent à la fois une expérience divertissante et stimulante du musée sans négliger la mise en valeur historique des objets exposés.»

Moyenne générale: 6,5/10