Séries TV

«Le Bureau des légendes», les espions que nous aimons

La série d’espionnage de Canal + revient pour une troisième saison ce lundi. Elle s’impose comme une des grandes fictions TV du moment. Les témoignages de l’auteur Eric Rochant ainsi que des acteurs Sara Giraudeau, Jean-Pierre Darroussin et Mathieu Kassovitz

L’espion français surnommé Malotru (Mathieu Kassovitz) est à genoux, sur cette terre sableuse, dans une chemise orange. Posture, et couleur, de sinistre mémoire, déjà. La caméra recule, et voici l’une des salles de crise de la centrale de l’espionnage française, dite le Bureau des légendes – ces «légendes» sont les couvertures des agents sur le terrain.

Autour de la table, Marina (Sara Giraudeau), revenue d’Iran, le patron Duflot (Jean-Pierre Darroussin), le baroudeur Sisteron (Jonathan Zaccaï)… Angoisse à Paris, horreur possible en Syrie. C’est avec ce travelling arrière, captivant, que Canal + promeut la troisième saison du Bureau des légendes, série créée par Eric Rochant (Le Patriote), dont la diffusion commence le lundi 22 mai.

Une régularité inédite

C’est un événement à plus d’un titre. Le thème même de la série – les crises géopolitiques du moment – la rend unique en France, et rare sur la scène mondiale. On peut citer Homeland, mais les tonalités se révèlent fort différentes. Le succès de la série, dans son pays et à l’international, la singularise aussi, de même que son mode de production: c’est la première fois que la fiction TV française parvient à produire une nouvelle saison au rythme exact d’une année.

Le Bureau des légendes installe un univers unique, grâce à Eric Rochant et à ses scénaristes, mais aussi à une troupe d’acteurs qui excellent dans ce monde-là. C’est ainsi que la France, longtemps conspuée pour la médiocrité de ses fictions TV – de manière injuste, ces dernières années –, offre au monde l’une des plus grandes séries du moment.

Un contexte toujours plus dangereux

Lorsqu’il a présenté sa nouvelle livraison ces derniers jours aux médias, Eric Rochant a répété son mantra: «Une saison, c’est une minisérie. Deux saisons, c’est une série avortée. Trois saisons, c’est vraiment une série. On est bien, on a fait une série.»

La deuxième saison du Bureau des légendes reposait sur la dangereuse ambiguïté de Malotru, devenu agent double, pour les Américains aussi, afin de protéger son amour, la Syrienne Nadia (Zineb Triki). Une telle double vie ne pouvait que le pousser à une sorte de spirale infernale, c’est exactement ce qui est advenu. A la fin, il prend la place d’un autre agent et se rend à la frontière turco-syrienne afin de tuer un Français devenu haut gradé de Daech. Ce qu’il fait.

Il y a donc la chemise orange. Les premiers épisodes de la troisième saison racontent par le détail le calvaire de Malotru, et la mobilisation à Paris. Le rôle de Nadia, devenue égérie de la démocratie mise en avant par Bruxelles, a son poids. Principale scénariste avec Eric Rochant, Camille de Castelnau précise: «Sur ce point, nous avons hésité, au début de la saison 3, à parler d’un gouvernement de transition en Syrie. Mais nous avons jugé cette piste trop hasardeuse, nous ne pouvions pas vraiment miser sur une telle hypothèse…»

L’anecdote en dit long sur la fabrication du Bureau des légendes. La série surprend d’abord par son réalisme. L’obsession du détail dans les couvertures des agents, la nécessité de les garder à tout prix, la mesure des risques lorsque les hommes de terrain sont en danger, mais aussi les détails les plus ordinaires tels que les modes de communication: le feuilleton affiche une constante plausibilité.

Pourtant, les auteurs ne passent pas leurs journées à consulter les spécialistes. A l’origine de la série, le défi d’Eric Rochant et du producteur Alex Berger a été de gagner à leur cause les membres de la Direction générale française de la sécurité extérieure, la DGSE, qui fournit les expertises. Dans un monde où personne n’est dupe, rappelle le créateur: «Eux-mêmes peuvent nous mentir…»

Camille de Castelnau précise qu’elle se nourrit de documentaires et de témoignages glanés sur le Web. Puis la fiction prend ses droits – et l’attention se porte sur les héros: «Nous définissons l’intrigue principale de la saison, puis nous revenons aux personnages. Ce ne sont pas des robots, ils sont cruciaux.» Elle ajoute: «Pour cette saison, nous avons consulté un expert pour un point précis, le langage de Daech. Avant d’entendre la traduction des propos de l’organisation, nous devions comprendre leur manière de s’exprimer.»

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Des acteurs à l’unisson

Salle de presse du Ministère français de la défense – il n’avait pas encore été rebaptisé des Armées –, il y a trois semaines. Canal + a choisi ce lieu symbolique pour une matinée de promotion de la série. Jean-Pierre Darroussin fronce un peu les sourcils, réfléchit, puis relève la tête en souriant: «Mon plaisir, c’est de découvrir le destin du personnage. Les scénaristes créent nos destins. Même si nous sommes exclus de la direction générale de la série, l’évolution de nos personnages nous appartient aussi, un peu. Le temps de la série nous permet d’être comme une pâte qui monte. Et l’objet série crée, de fait, une troupe. Moi qui viens du théâtre, j’apprécie.»

Jean-Pierre Darroussin est épatant dans Le Bureau des légendes, comme toujours. En bureaucrate sage mais retors, qui calcule sans cesse le risque, qui ordonne sans la limiter sa propre paranoïa, ceci en arborant des cravates quasiment dignes de celles Daniel Brélaz, l’acteur fait de Duflot un grand personnage dans la galaxie de l’espionnage à la TV ou au cinéma. Et il se plie à cette drôle de vie, celle d’acteur de série.

Les aurteurs-dieux

Avec son air grave et sa voix de gamine sérieuse, Sara Giraudeau renchérit, elle insiste sur le plaisir de la durée de l’expérience: «M’impliquer dans une série de manière aussi forte, avec plusieurs saisons, j’ai hésité. Mais je n’ai que des scènes jouissives à jouer… Et je trouve l’aventure de plus en plus exaltante, au fur et à mesure des saisons. Marina a été meurtrie, elle est tombée, aussi jeune, dans des peurs terribles, dans la parano. Elle est en reconstruction. J’imagine des évolutions, je ne sais pas si ce sont celles que les scénaristes choisiront…»

Mathieu Kassovitz veut rappeler que son personnage est central, mais au fond, il ne dit guère autre chose. «La série est une machine qui doit rouler. Nous pouvons gueuler, dire que nous ne sommes pas d’accord avec les choix des scénaristes, mais à la fin, ils nous expliquent, et nous faisons ce qui est prévu. Ils sont nos dieux. Et c’est le concept qui importe, pas les personnages. Les auteurs peuvent faire comme dans Game of Thrones, en tuer et en amener des nouveaux… Ce qui me marque et me fait plaisir, c’est d’évoluer durant la série, vieillir comme le personnage. C’est inédit.»

Une série conquérante

Une telle alchimie réussit. A l’automne passé, pendant le tournage de la saison 3, les auteurs ont commencé à préparer la quatrième. Eric Rochant ne donne pas de chiffre, mais laisse entendre que cinq, voire six saisons, constituent un bon ordre de grandeur à ses yeux. Il parle aussi de relève, annonçant qu’il sera moins présent dans la confection de la quatrième livraison.

Et pour cause: il pense à une autre fiction, un projet avec le coproducteur Alex Berger qui date d’avant Le Bureau des légendes, une plongée dans les arcanes du pouvoir baptisée The Oligarchs – c’est le nom de leur société de production. Il se dit que le duo français pourrait réaliser ce rêve-là avec HBO. Eric Rochant reste évasif. Une ruse, comme celles des espions?


Eric Rochant, le showrunner

Il n’a rien de la grande gueule vantarde, et pourtant, il pèse davantage qu’un patron: il est le maître. Eric Rochant dirige Le Bureau des légendes comme un showrunner américain, c’est-à-dire qu’il contrôle l’écriture, choisit les trames principales et secondaires et demeure attentif aux acteurs.

Il l’admet: «Je suis très présent pour la direction d’acteurs, car après l’écriture, c’est là où ça se joue. Une série mal écrite ou mal jouée est morte. Une série mal réalisée…» – il ne termine pas la phrase, laissant néanmoins clairement entendre que la matière d’une série TV se joue bien sur le verbe, le scénario, et la chair, les acteurs. La mise en forme n’est pas négligeable, mais demeure en retrait. Il ajoute: «La série française en est presque à ses débuts. Il est très difficile de trouver des scénaristes, des réalisateurs qui jouent le jeu, et des producteurs qui acceptent que le scénariste soit aux commandes.»

Un parcours marqué par des hauts et des bas

Il y est parvenu, après un parcours dans le cinéma marqué par des hauts et des bas. Un démarrage fulgurant avec Un monde sans pitié en 1989, puis des films moyennement accueillis. En 1994, Les Patriotes met en lumière sa fascination pour le monde de l’espionnage, qu’il a réinvesti – outre Le Bureau des légendes – dans le long-métrage Möbius, en 2013.

Vers la fin des années 2000, Eric Rochant se hasarde à la série, en scénariste pour le feuilleton corse de Canal +, Mafiosa, créé par Hugues Pagan. Il dit avoir abordé cet exercice comme une formation aux séries, avec l’idée de s’implanter dans ce champ de la fiction audiovisuelle.

La passion de l'espionnage

Et c’est l’espionnage, à nouveau, qui le sert: «La Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), c’est le mélange permanent entre le terrain et le bureau. Dans la série, nous montrons à quel point la DGSE est une maison dans laquelle tout est poreux. Je suis venu à l’espionnage par John le Carré et, chez lui, il y a énormément de tensions au bureau…»

Il ajoute: «Le Bureau des légendes m’a permis d’aller au bout de ce que j’avais lancé avec Les Patriotes. La DGSE est le lieu du romanesque, dans lequel les gens avancent masqués, mais aussi où ils jouent sur la séduction. Il existe un lien organique entre le mensonge et le romanesque; cela amène du dilemme ainsi que des déchirures placées sous le règne du masque.» Et des légendes.

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