gravure

Burins raffinés de Cécile Reims

La grande buriniste expose au Jenisch, à Vevey. Cécile Reims a notamment interprété l’œuvre de Bellmer

Parmi les techniques toutes exigeantes de la gravure, le burin est l’une des plus astreignantes! Dans cet art ambidextre, Cécile Reims est passée maître: à l’entrée de l’exposition dédiée à son travail, au Musée Jenisch à Vevey, quelques-unes des plaques de cuivre incisées par ses soins attestent la minutie et la complexité du geste. Il s’agit en effet, pour le buriniste, de manier l’outil de la main droite, en dosant la force et le poids, tandis que la gauche tourne la plaque, la fait danser, selon les contorsions du motif. Or, les motifs auxquels s’est attaquée Cécile Reims sont riches en contours, retours et détails minuscules.

Couvrant tout l’espace d’exposition temporaire du musée, la présentation de plusieurs centaines de pièces suit de peu la parution du catalogue raisonné de l’œuvre gravé, aux bons soins de Lauren Laz, conservatrice du Cabinet cantonal des estampes et commissaire de l’exposition. Le tout résulte des liens tissés avec l’artiste, et de dons qui ont valu à l’institution veveysanne de posséder la presque totalité des estampes. Le catalogue raisonné ­répertorie 1435 planches.

Née en 1927 à Paris, Cécile Reims émigre en Lituanie avec sa famille, sa mère étant décédée peu après sa naissance; elle apprend le yiddish, l’hébreu, l’allemand, commence à découvrir, et peut-être à dessiner, le monde qui l’entoure. Elle reviendra à Paris à l’âge de 6 ans.

La guerre apporte un nouveau lot de séparations et de déplacements; Cécile Reims fuit en zone libre, tandis que sa famille est tuée. Rescapée, elle l’est aussi d’une tuberculose, qui l’atteint à l’instar de celui qui deviendra son mari, et dont elle interprétera l’œuvre dessiné, Fred Deux. Elle qui se sent «transparente» et craint, dit-elle, «de ne pas être à la hauteur de la vie, de ma vie», trouve dans la pratique du burin la discipline, les contraintes et les difficultés propres à rassurer sa personnalité inquiète et sa curiosité. Cette curiosité, elle la tourne d’abord vers le spectacle du monde extérieur, lors de ses voyages, en Palestine, en Espagne, où elle croque, d’une main très sûre et d’une ligne «claire», des enfants, des pêcheurs, des paysans. Magnifiques dessins aussitôt reportés sur la plaque, puisque l’œuvre, pour Cécile Reims, semble n’exister que là.

La curiosité glisse peu à peu des apparences au creux le plus intime du réel, où la vie trouve sa genèse. Il n’est pas facile de capter ce processus toujours mystérieux, et étrange. Cécile Reims visite le Jardin des plantes. Amoureuse des livres, elle n’a pas de peine à y dénicher de nouvelles et infinies sources d’inspiration. Les Métamorphoses, selon Ovide, témoignent de cette manière somme toute audacieuse d’aller à côté, ou au-delà, des intentions du peintre ou de l’écrivain dont elle interprète l’œuvre.

Cécile Reims, il convient de le préciser, est une graveuse d’interprétation, par opposition à celui qui transpose sur la plaque ses propres compositions. Elle a aussi réalisé des images en propre, ces belles visions des pays visités, ou cette cosmogonie réinventée, au début de sa carrière, puis, bien plus tard, une redécouverte des structures de la nature, les animalcules cachés sous l’écorce, l’oreille des feuillages et autres motifs nichés au sein des images captées à l’aide d’un appareil photographique (des vues de la muraille de Chine, un répertoire des «plaies» des arbres), ou extraites de très anciens manuels d’anatomie, d’histologie et de sciences naturelles.

En tant que graveuse d’interprétation, l’artiste a collaboré avec 14 dessinateurs. Quatre d’entre eux figurent dans l’exposition, parce que la collaboration, alors, a été intense ou, dans le cas de Salvador Dalí, brève et assez étonnante. Avec Hans Bellmer, Cécile Reims a fait un bout de chemin artistique, elle qui a traduit, avec une virtuosité et une justesse jamais prises en défaut, les scènes aux composantes érotiques et notamment les marionnettes: ce thème apparaît comme une métaphore de sa position à elle, apparue comme «la main de Bellmer» et pourtant douée, à l’instar des poupées imaginées par celui-ci, d’intentions propres et d’une intuition très sûre.

L’amitié avec Leonor Fini a uni deux femmes très différentes et complémentaires. Ici encore, la collaboration a été fructueuse, pour toutes deux.

Mais c’est avec son mari Fred Deux que Cécile Reims, parallèlement à son œuvre propre, a réussi le mieux à conjuguer les sentiments, l’art et la vie. Le surréalisme et une attention extrême, et humble, envers les phénomènes naturels. Ou encore, La Main de Dieu, la main du diable, si celui-ci représente l’inénarrable et l’inconnu.

Cécile Reims: N’être qu’un seul et être soi. Musée Jenisch (av. de la Gare 2, Vevey, tél. 021 925 35 20). Ma-di 10-18h (je 21h). Jusqu’au 13 janvier 2013.

Amoureuse des livres, elle n’a pas de peineà y dénicherde nouvelles et infinies sources d’inspiration

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