Scènes

«Bus Tour 3», le road-spectacle qui raconte La Chaux-de-Fonds avec émotion

Jusqu’à dimanche, le public monte dans un bus et découvre les montagnes neuchâteloises racontées par leurs habitants. Emouvant

Connaissez-vous l’Esplanade, à la Chaux-de-Fonds? C’est un quartier haut perché, construit à la sortie de la ville, qui comprend 300 logements en terrasse, type casbah. Avec ses loyers modérés, son caractère populaire et ses 39 nationalités, le complexe ne bénéficie pas de la meilleure réputation… C’est précisément pour lutter contre cet a priori qu’Alain Bertschy en a fait la station clé de son «BusTour3», spectacle itinérant en car postal qui relie de nuit la Chaux-de-Fonds au Locle et donne la parole à des habitants impliqués dans la vie de la région. L’idée? Vérifier l’esprit d’ouverture et la capacité de rebonds de ces deux cités horlogères. Après une heure et demie sur les routes, on peut le confirmer: les Neuchâtelois du haut débordent d’humanité et de vitalité. De poésie aussi.

Pourquoi «Bus Tour 3»? Parce qu’Alain Bertschy a déjà mené pareille aventure à Fribourg où il a axé sa quête sur l’immigration, puis à Bulle où il a cherché à connaître le sentiment de la population concernant cette commune à forte expansion. Chaque fois, le principe est le même. Le public embarque pour un voyage à travers des lieux emblématiques de la ville et écoute les témoignages, live ou enregistrés, des habitants. Sans oublier la guide, présence énigmatique et littéraire, qui dit des textes d’auteurs de la région en guise de séquences de liaison.

Grand-mère indigne

Dans le périple chaux-de-fonnier qu’on peut voir jusqu’à dimanche prochain, ce rôle revient à Dominique Bourquin. Et c’est quelque chose. Manteau polaire, bonnet de trappeur et œil revêche, la comédienne incarne parfaitement le principe de «séduction bourrue» qui, dit-on, caractérise la région. Quand elle monte dans le bus bondé, elle a tout d’une grand-mère indigne ou d’une sdf égarée. «Les saluts rythment la marche», lance-t-elle sans se présenter. Puis, elle évoque une jeune fille, «cœur sans ride», amoureuse de son médecin et heureuse d’avoir mal pour espérer un bien.

Des larmes pour l’hôpital

Les mots, les maux, c’est aussi l’affaire de Muriel, ex-infirmière, que le bus ramasse devant l’hôpital, emblème de la résistance du haut. Avec émotion, la sexagénaire raconte son arrivée en 1979 et sa découverte des méthodes de travail «bien plus douces à l’égard du patient» que ce qu’elle connaissait dans le Sud de la France, sa terre d’origine. «Je suis navrée de voir ce que l’établissement est devenu depuis quelques années», témoigne-t-elle. Muriel peut se réjouir. Les dernières votations ont tranché: les montagnes neuchâteloises conserveront son hôpital de soins aigus.

La casbah n’est pas un ghetto

On l’a compris, cette traversée, ancrée dans la réalité est marquée par les combats, éclairée par les initiatives citoyennes. Comme cette étape à l’Esplanade, quartier chaux-de-fonnier souvent qualifié de ghetto en raison de sa coloration populaire et cosmopolite. Cette fois, c’est Christiane, conteuse et peintre, qui emmène le public dans son nid. En fait de nid, il s’agit plutôt d’une rue, – La rue, comme elle l’appelle –, longue allée autour de laquelle sont disposés les logements enchevêtrés évoquant le Maghreb. Christiane, l’épicier Mejdi et d’autres résidents ont fondé une association qui organise des fêtes et des animations pour lutter contre la mauvaise réputation du lotissement. On les rencontre dans la salle polyvalente. Ils sont intimidés, généreux, nous offrent du thé et nous invitent à laisser des témoignages sur les vitres de leur QG. Le moment est émouvant.

Le rap de Quentin, 14 ans

Plus tard, alors que la buée recouvre les vitres du car, on entend ce très beau texte d’Anne-Lise Grobéty: «Aujourd’hui, 17 février, je voudrais tomber avec la neige et fondre, disparaître comme elle.» Là, la voix de Dominique Bourquin se fait plus douce. Avant, au Locle, c’est Quentin, 14 ans, et son rap rebelle qui ont pris d’assaut le cargo. Le ton du trip s’assombrit? Nicolas, l’ex-boulanger devenu responsable produits chez Tissot ramène de l’espoir avec son récit qui témoigne de sa belle capacité d’adaptation. Admiration encore pour la lumière qui se dégage d’Hanija, jeune femme originaire de Bosnie, qui dit son plaisir d’ouvrière horlogère et chante une mélodie de son pays. Au loin, sur les Crêts-du-Locle, défilent les maisons prestigieuses – Cartier, Patek Philippe, Jaquet Droz… – tandis qu’un tic-tac régulier rythme la progression.

Tous au Lac!

Tout cela est très sage? Oui et non. A la fin de ce périple, direction le Temple allemand de la Tchaux. On y découvre les fulgurances artistiques et métaphysiques du Lac, laboratoire autogéré de création. Entre la transformation des abattoirs en roller land et l’organisation de performances allumées où des escargots dialoguent avec des graffitis, ce collectif secoue et séduit. Son credo? Tant qu’il y a de la chute, il y a de l’espoir, car rien de tel que tomber pour apprendre à se relever. Bon pour la tête en ces temps de vertige.


«On m’a demandé de parler de mon métier»

Depuis cinq ans, Valérie Winteler organise des cérémonies funèbres laïques à la Chaux-de-Fonds. Elle est une des dix participants au projet.

«C’est Dominique Bourquin et Alain Bertschy qui m’ont proposé de participer. Puisque le bus passe devant le centre funéraire, ils ont eu l’idée de me faire parler de mon métier. C’est étrange, mais quelque part, j’incarne la mort!»

«Pour l’intervention, j’ai d’abord pensé à quelque chose de poétique, mais sur les conseils du metteur en scène, j’ai choisi de raconter une anecdote: l’histoire d’une dame qui avait raté sa vie et voulait réussir son enterrement. On s’est rencontrées pendant cinq ans, et même si la famille a refusé de participer à la cérémonie, j’ai tenu à officier en souvenir de cette femme. C’était un moment très fort.»

«L’exercice du théâtre? En tant que musicienne, j’ai l’habitude de me produire devant des gens, mais là, c’est différent. Notre intervention est plutôt courte, et vu l’animation dans le bus, c’est difficile de se concentrer. Mais j’ai du plaisir à partager mon activité avec les passagers de cette drôle de traversée et je suis très attachée à La Chaux-de-Fonds.» (Caroline Toussaint)


Bus Tour 3, jusqu’au 19 février, départ au Centre culturel ABC, www.abc-culture.ch

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