L’un prend les airs, l’autre gravit une montagne. Tous deux proposent un visuel fort et une morale simple adressée aux plus jeunes: sois la meilleure version de toi-même et ton quotidien sera serein. A Lausanne, cette invitation est formulée par Nils, le merveilleux voyage, un spectacle de la Cie Pied de Biche inspiré du célèbre conte nordique de Selma Lagerlöf, dans lequel un sale gamin réduit en lutin apprend la vie en voyageant sur le dos d’une oie sauvage. A Genève, le conseil est livré de manière plus sibylline par la Cie des Basors dans Le monde est rond, comptine hypnotique de Gertrude Stein où l’on voit Rose se façonner une identité au gré d’une ascension en forêt parsemée de lion, lapin et chiens. Dans les deux productions, les comédiens, magnifiques, permettent aux enfants d’entrer dans l’action.

Ah, Frédéric Ozier dans le rôle de Plouf, le chien! A la sortie de Nils, le merveilleux voyage, on apprend que ce personnage a déjà sa cote d’amour parmi les spectateurs du Petit Théâtre de Lausanne. On les comprend. Dans ce rôle, le comédien a quelque chose d’ultra-sympathique et de penaud qui fait craquer. Mais il n’est pas le seul à frapper. Si cette création est réussie, c’est aussi grâce à Philippe Chosson, qui compose un redoutable Smirre le renard. Corps de liane et regard noir, le danseur, habitué de Philippe Saire, a beau enfiler une perruque fofolle pour camper l’animal rusé, ses interventions menaçantes font trembler.

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Et, bien sûr, il y a Nils lui-même, mauvais garçon qui devient bon lutin. Menue et agile, Pascale Güdel restitue toute l’énergie farceuse du fanfaron. Quant à Julie Burnier, cofondatrice de la compagnie, elle varie les accents pour jouer la noble Akka, reine des oies, une grue punkette et une girafe tranquille. On le voit, la force de cette troupe lausannoise réside dans la qualité de jeu, directe et souvent comique, de ses acteurs.

Des marionnettes morcelées

Ce qui ne l’empêche pas de les mettre parfois au second plan. Après Le Dératiseur de Hamelin en 2015, la compagnie opte de nouveau pour la marionnette dans l’adaptation du récit suédois. Spécialiste du domaine, l’Anglais Nick Barnes a imaginé de grandes poupées, dont le corps est découpé en plusieurs parties de sorte qu’elles soient parfaitement souples et articulées. C’est peut-être lié à l’exiguïté du plateau ou à la manipulation à plusieurs, mais, même si ces marionnettes sont spectaculaires, la magie peine parfois à opérer et, de temps à autre, l’effort remplace l’effet. La scénographie d’Anna Jones et de Patrick Burnier est en revanche parfaitement réussie. Un sol en bois gris, surélevé et crevassé, figure les fjords du Grand Nord avant de se transformer très joliment en cuisine ou en cour de ferme.

Forêt d’images

Le visuel est aussi la grande force du spectacle des Basors, Le monde est rond, à découvrir au Théâtre Saint-Gervais, à Genève, jusqu’au 15 décembre. Dans ce récit poétique qui évoque une promenade initiatique, les vidéos subjuguent par leur délicatesse et leur impact. Le plus souvent, la metteuse en scène Eveline Murenbeeld propulse Rose et Willie en forêt et joue sur deux profondeurs de projections pour montrer la touffeur d’une végétation qui semble avaler les jeunes héros.

Willie, inversion de «he will», prend les traits de Christian Scheidt, qui met toute sa facétie au service du solide cousin. Rose, célèbre par la formule chère à l’auteure, «Une rose est une rose est une rose», incarne la recherche identitaire éternelle et la conclusion que l’on est toujours défini par autrui. Julie Cloux donne à ce personnage l’allure d’une poupée singulière et énigmatique. Devant et derrière le tulle qui figure la frontière entre le monde réel et l’inconscient, les deux enfants chantent aussi des comptines étranges, sortes de marelles mélodiques où chacun saute dans les mots comme dans des bulles légères.

Rien n’est vrai, tout est vrai

Rien n’est vrai et tout est vrai dans l’univers de Gertrude Stein relayé par l’imaginaire d’Eveline Murenbeeld. Les éléments échappent à l’entendement et pourtant on sent leur vérité profonde, qui dit en substance ceci: peu importe de savoir qui on est, du moment que la beauté nous parvient, que le monde tourne (plus ou moins) rond et que le ciel est vaste et généreux au-dessus de nos têtes.


Nils, le merveilleux voyage, jusqu’au 31 décembre, Petit Théâtre, Lausanne.

Le monde est rond, jusqu’au 15 décembre, Théâtre Saint-Gervais, Genève.