Architecture

Des cabanes pour écrire entre ciel et terre

Sur les hauteurs de Morges, au pied du Jura, neuf cabanes suspendues complètent le projet architectural de la Maison de l’écriture de Montricher. Deux restent à construire. En lisière de forêt, découverte d’une cité dédiée à la création littéraire

Est-ce que l’on écrit mieux la tête dans les nuages? C’est le pari fou dans lequel s’est lancée Vera Michalski, fondatrice de la Maison de l’écriture, qui propose à des écrivains du monde entier de venir se mettre au vert à Montricher. Là, suspendues à la forêt de colonnes bientôt recouvertes de verdure, sous la canopée de béton représentant la cime des arbres, 11 cabanes sont signées par neuf architectes d’envergure internationale. Neuf d’entre elles existent, deux sont encore à construire. Quatre de ces constructions sont destinées à la logistique, sept à des dépendances pour auteurs. Rivées au ciel pour aider leurs hôtes passagers à prendre de la hauteur, à cesser d’être terre à terre, à aspirer à la légèreté. Pour ceux qui auraient foulé trop de sols ou dont l’inspiration est en suspens. Ici, tout tend à un climat d’écriture idéal.

C’est dans la cabane commune d’Elemental, l’agence du chilien Alejandro Aravena, Prix Pritzker 2016 (l’équivalent du Nobel pour l’architecture), que les écrivains se retrouveront pour casser la croûte et discuter. Conçu tout en longueur en collaboration avec le bureau fribourgeois +2 Architectes, l’espace se fend en une cuisine, une salle à manger et un salon. Un réseau d’intendance travaillera à leur service, dans le but de libérer les auteurs des contingences matérielles. Le jeu de bibliothèques structure les façades en baies vitrées et le lauréat sud-américain a cité sa cabane parmi ses dix plus belles œuvres lors de la remise de son prix architectural au début de l’année.

Cité littéraire

Le projet dans son ensemble touche à sa fin, dix ans après avoir été lancé. En mars 2017, cinq auteurs seront choisis pour inaugurer les lieux. Ils y resteront entre un et six mois, recevront 1500 francs d’argent de poche mensuel, n’écriront pas nécessairement en langue française, mais parions que leur travail sera influencé par l’architecture dans laquelle ils nicheront.

La seule cabane qui se trouve en amont du site, en bordure du bois, est celle du bureau d’architecte lausannois Décosterd. «Ce qui m’intéresse, c’est la lisière», explique-t-il au directeur de la fondation pour l’écriture, Pierre Lukaszewski. «Ce n’est pas le grand large qui m’attire, mais les lignes de fuite.» Depuis la table de travail installée au rez-de-chaussée, on aperçoit le chalet de Vera Michalski, où elle a élevé ses deux filles et vécu avec feu son mari, le romancier polonais Jan Michalski, pour qui elle a créé la Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature. «C’est à lui véritablement que revient la paternité des cabanes», révèle Pierre Lukaszewski.

Cette cité littéraire, c’est une variation autour d’un même thème. Dans leur différence, ces cabanes se ressemblent. «Nous y retrouvons une cohérence entre l’unité de temps, de lieu et d’action, comme dans la tragédie grecque», raconte le directeur de fondation, qui s’improvise guide lors de la visite. Une grande liberté a été laissée aux architectes, mais au cœur de leurs réflexions se trouvent l’écrivain et son travail. Les constructions sont de béton, de bois, de verre et de métal. Une injonction pourtant: elles doivent comporter une chambre à coucher, une kitchenette, un poste de travail et une salle de bains. Le tout tient dans un patchwork aussi international que cohérent.

17 tonnes en l’air

Notre coup de cœur va aux Zurichois Schaub et Zwicky. Ici, la luminosité est telle que, sûr!, les mots de l’écrivain en seront gorgés. La cabane est conçue sur un seul étage et la vue y coule comme une rivière. Les angles sont doux, les textes en sortiront peut-être plus facilement. Au pied de la construction, des vaches. «Les seules qui regarderont passer les écrivains plutôt que les trains», s’amuse Pierre Lukaszewski.

Plus qu’une cabane, une vraie maison, celle du Norvégien Rintala Eggertsson. Dominée par son large escalier en métal noir qui durcit le ton nordique des salles boisées, on imagine son hôte y écrire un polar. Car de ses fenêtres, il aura la vue sur les va-et-vient des écrivains exilés au pays de l’inspiration. La zone est ventée, la plus petite des cabanes pèse 17 tonnes, mais elles ne bougent pas: leurs tirants sont sous tension. Chacune des constructions est assurée «bretelles et ceinture», elles sont adossées à un socle ou à un escalier qui contient câbles électriques et tuyaux d’eau.

Pour la conciergerie, l’architecte japonais Kengo Kuma fera recouvrir sa façade de tavillons par l’artisan romand Olivier Veuve. «Dans la notion de cabane, il y a cette idée de clochardisation céleste, comme le disait l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson. La «précarité» de ces habitations pousse à des conditions de travail exceptionnelles», lance le directeur de fondation. C’est vrai que la taille de l’architecture du Vaudois Vincent Mangeat ressemble à une cabine de bateau. Comme s’il craignait que trop de confort ne nuise à l’essor du travailleur!

L’endroit des afters

Au commencement, Vera Michalski confiait son projet entier aux mains du Nyonnais Vincent Mangeat. En cours de route, des tensions. La présidente et fondatrice du lieu a envie de diversité et décide d’ouvrir le concours de cabanes à des architectes qui viendront se greffer au projet initial. Vincent Mangeat réussira à en imposer trois – passablement identiques –, dont deux pour l’administration.

Du balcon de la cabane zurichoise Andreas Führimann et Gabrielle Hächler, la plus belle vue du pied du Jura. «Sûrement là où se passeront les afters», sourit déjà Pierre Lukaszewski. «Mais la cabane est bien haute pour des soirées arrosées. Des écrivains comme Bukowski, nous veillerons à les laisser plus près du sol.» Le cabinet genevois Bonnet a inventé une cabane couverte de résille métallique blanche, laissant passer d’innombrables petits trous de lumière, comme nostalgique d’une certaine architecture. Pour grimper à l’étage, on monte l’escalier à pas décalés. Le travail du studio brésilien MK27 n’est lui pas encore commencé.

A 40 minutes de voiture de Lausanne, enfouis selon les saisons sous la neige ou l’infini des collines verdoyantes, les auteurs ne seront pourtant pas seuls. Et c’est toute la finesse du projet. La Maison de l’écriture comporte une bibliothèque, inaugurée en juin 2013, qui contient actuellement 57 000 ouvrages (80 000 au final) des XXe et XXIe siècles. Elle est ouverte à tous. Un auditorium et une salle d’exposition reçoivent aussi du monde. Vincent Mangeat et Vera Michalski prévoyaient «un passage subtil et mouvant entre le dedans et le dehors, la solitude et la collectivité, le silence et le bruissement des voix». Leur utopie a pris forme.

Le site de la Maison de l’écriture: www.fondation-janmichalski.com


Interview de Vera Michalski

– Il y a dix ans, vous désigniez l’architecte vaudois Vincent Mangeat pour construire «une petite cité, avec des cabanes suspendues, comme dans les arbres». Comment en est-on arrivé à cette multiple combinaison d’architectes?

– Vincent Mangeat a effectivement été désigné pour dessiner une «cité» dédiée à l’écriture et à la littérature. Mais toute cité est le fruit du travail de différents architectes qui s’installent dans une trame. Vincent Mangeat est en quelque sorte l’urbaniste de ce projet, celui qui a dessiné cette trame. Ensemble, nous avons eu l’idée d’ouvrir le projet. En faisant appel à des architectes internationaux, chacun nous livre son interprétation de la cabane suspendue.

– Vous vous êtes trompée sur l’architecte?

– Pourquoi cette question? Par mes activités d’éditrice, je fréquente beaucoup d’auteurs, je connais leurs besoins, leurs manques, ce qui peut leur faire plaisir, leur être utile, et cela varie beaucoup d’un écrivain à l’autre. L’idée d’ouvrir la construction des cabanes à plusieurs architectes est survenue en cours de route, mais elle nous est apparue comme une évidence, parce qu’elle permettait aussi d’offrir des lieux très différents à leurs futurs occupants.

– Est-ce une marque de fabrique des sœurs Hoffmann que de revisiter les projets en cours de construction?

– (Rires.) Vous savez, l’art, ce n’est pas quelque chose de statique; si vous voulez donner l’occasion aux gens de s’exprimer, il faut être à leur écoute et savoir s’adapter. Le projet que je voulais réaliser était clair dans ma tête dès le début, mais j’ai vu que certaines adaptations pouvaient être faites, et cela, notamment grâce à une équipe talentueuse qui est intervenue avec des propositions inattendues. Je suis très heureuse du résultat. Quant à ma sœur Maja et le projet de sa Fondation LUMA à Arles, je fais confiance à son intelligence et à son ouverture d’esprit pour de même mener son projet à terme avec des évolutions intéressantes en cours de route.

– Une telle résidence pour écrivains, dotée d’une bibliothèque d’ouvrages contemporains, de salles de conférences et d’exposition, est-ce un projet unique?

– Unique, ce serait un peu gonflé de le dire. Il y a un certain nombre de résidences d’auteurs dans le monde, mais il est vrai que peu d’endroits comportent un auditorium, une salle d’exposition et une bibliothèque aussi grande que la nôtre. Nous mettons un point d’honneur à être ouverts au public, car le contact des écrivains en résidence avec l’extérieur est potentiellement très fertile. De même que les expositions, qui ont un rapport étroit avec l’écriture et peuvent nourrir l’inspiration des auteurs. C’est cet ensemble de choses qui donne un caractère original au projet.

– La première volée d’écrivains sera regardée plus que d’autres. Vous les choisirez selon leur notoriété?

– C’est vrai que les premiers écrivains en résidence seront en quelque sorte les parrains de la maison de Montricher. Mais débutants ou chevronnés, c’est égal. On choisira les projets qui nous convaincront. Pas trop nombrilistes, pour qu’ils puissent intéresser d’autres que soi. Nous avons déjà plus de soixante candidatures.

– C’est un pari, pour vous, de découvrir des écrivains avec lesquels vous travaillerez en tant qu’éditrice?

– Non, au contraire, je souhaite que cela reste complètement distinct. Les choses qui fonctionnent en vase clos ne sont pas tellement intéressantes. Le projet de Montricher est tout à fait différent de l’activité éditoriale. Les écrivains qui seront en résidence n’auront pas plus de raisons d’être publiés par notre groupe éditorial que par une autre maison d’édition.

– Culturellement, qu’est-ce que le projet va nous amener à nous, les Romands?

– Le programme d’activités ouvertes au public se développe tous les mois un peu plus: des auteurs intéressants, francophones ou non, sont régulièrement en visite et participent à nos activités. Nous proposons de plus en plus des pièces de théâtre, des lectures, conférences et projections. Un cycle de rencontres plus intimes en bibliothèque commencera cette année avec un premier programme d’inspiration lusophone. Nous continuerons à proposer trois expositions par an, liées à l’écriture. Offrir un agenda original et varié, c’est un challenge en soi.

– Un mécénat unique, c’est quelque chose de rare. Cela vous a offert une liberté complète, mais est-ce que vous vous sentiez seule dans votre projet?

– On est toujours un peu seul, mais j’aime avoir eu la liberté de faire ce que je voulais.

– Vous nous donnez une idée de l’argent mis dans ce projet?

– Je ne communique pas les chiffres: ils sont toujours mal interprétés.

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