Où faut-il aller en premier dans ce double rendez-vous proposé par Douglas Gordon à Avignon? Peut-être à la Collection Lambert, pour engranger, pour se nourrir de l'univers de l'artiste écossais dans une exposition qui tient à la fois de la rétrospective et de l'installation totale. Avant de se retrouver, rempli de ce parcours entre cour et grenier, dans le formidable bestiaire logé dans la chapelle du Palais des Papes (lire ci-contre).

Dans le bel hôtel particulier avignonnais qui abrite la Collection Lambert, on n'expose pas par hasard. Ainsi, après Cy Twombly l'an dernier, c'est un autre artiste apprécié de longue date par le galeriste et collectionneur Yvon Lambert qui occupe les lieux. Eric Mézil, directeur de la Collection, expliquait en ouverture de la visite de presse, que les liens étaient anciens, et qu'il détenait tout le fonds photographique de l'artiste qui effectue de fréquents séjours en Avignon.

Où se trouvent les clés? C'est le titre de cette exposition. La question est posée aux visiteurs bien sûr, comme une énigme posée par l'artiste. Une double énigme même puisqu'il faut trouver les clés, mais aussi leur fonction... Mais c'est aussi sans doute la question qui motive l'artiste lui-même dans sa quête personnelle. Pour y répondre, il collectionne, à la façon d'un savant ancien, d'où cette impression de cabinet de curiosités que donnent tant l'exposition principale que l'installation au Palais des Papes.

Douglas Gordon collectionne et expérimente. Dans de fascinants allers et retours entre la connaissance de soi et celle du monde, de l'Autre, figurés dans de nombreux travaux sur le portrait, l'autoportrait, le miroir, le langage, la peau... Cette peau qui est à la fois mur, façade et possibilité de contact. Douglas Gordon a tatoué la sienne au fur et à mesure d'expériences et de rencontres artistiques. Jusqu'à cette maxime tatouée autour de son cou en arabe, «une vie, un amour, un dieu», témoin d'une série de travaux partagés avec l'Algérien Adel Abdessemed. L'Ecossais travaille aussi avec des marques involontaires, comme cette cicatrice en forme d'éclair qui zèbre le coin de son sourcil depuis une chute nocturne dans les rues de New York, et qui est au centre d'un autoportrait éclaté, répété en dizaines de photographies (Punishment Exercice Complete, 2000). Il est aussi des marques immatérielles, comme ces chansons que devait entendre l'artiste dans le ventre de sa mère entre janvier et septembre 1966 et qui passent en boucle dans une pièce baignée de bleu (Something between my mouth and your ear, 1994)

A l'image de cette salle amniotique, Douglas Gordon a traité l'ensemble de la demeure de la même façon qu'il traite son corps. Il a écrit sur ses murs, depuis la cour jusqu'aux toilettes. Des mots, des phrases qui fonctionnent comme tout son art, avec des effets miroir, des contrastes, des doubles sens... Il a dispersé dans les alvéoles du grenier-cerveau tous ses films et vidéos qui passent en même temps sur d'innombrables moniteurs.

On y voit quelle place a toujours eu le matériau cinématographique dans son travail. On retrouve le 7e art avec par exemple cet écran où se mêlent les images d'une biographie hollywoodienne de Bernadette Soubirous et de L'Exorciste. Ou cette pièce tapissée de photos de stars, de Jeanne Moreau à Gabin, brûlées, déchirées, et surtout énuclées. Qui semble répondre à cette autre salle, rouge sang, où Douglas Gordon a semé autant de crânes qu'il a d'années, crânes aux yeux creux, tous percés d'étoiles (stars...)

Douglas Gordon. Où se trouvent les clés? Collection Lambert et Palais de Papes, Avignon. Jusqu'au 2 novembre. http://www.collectionlambert.com, 0033 4 90 16 56 20.