LA ROMANCIÈRE

Le cabinet de curiosités de Monica Sabolo

A Paris, l’écrivaine franco-genevoise se dévoile dans son chez-soi singulier, entre photographies, talismans et café lyophilisé

Quand on lui a annoncé que le portrait réalisé chez elle s’étalerait sur cinq pages, le rire a fusé à l’autre bout du fil. Les écrivains sont rarement des êtres d’exposition s’ébrouant dans des espaces clinquants à étaler dans les magazines, mais plutôt des animaux sauvages et solitaires menant des vies d’extrême intériorité dans des antres dont ils peuvent même parfois faire abstraction de la peinture qui s’écaille dans le salon. A moins qu’ils n’entrevoient dans les fissures des mondes fabuleux, comme dans un test de Rorschach.

C’est en tout cas ainsi qu’on aime imaginer Monica Sabolo après avoir longuement conversé dans son trois-pièces où les poutres apparentes se dressent comme des totems protecteurs: une fille dotée d’une machine à songes prodigieux, happée dans la contemplation de la moindre petite crevasse d’une peinture légèrement cloquée. Avec peut-être quelques rappels au réel. «Ouh là là, penser à repeindre!» mais déjà repartie vers son kaléidoscope intérieur pour les transformer en phrases et comparaisons stylistiques ciselées. Amoureuse de photographie, fan notamment de Stephen Shore ou de Todd Hido, «pour son univers lynchéen où surgit tout de suite une histoire, avec des jeunes femmes qui ont toujours l’air au bord de l’écroulement», elle confie regarder beaucoup d’images avant d’écrire.

Vieux machins

Il est 11h, Monica Sabolo boit un Coca Light en canette et fume une slim, on sirote un café lyophilisé au lait. C’est comme ça que la romancière née à Milan, au pays du ristretto, aime le breuvage. Pas du genre, visiblement, à posséder une Nespresso. A la place, on aperçoit dans la cuisine un mini-cactus posé sur le four à micro-ondes. Et de petits perroquets en plastique accrochés sur une étagère. Tout semble si singulier chez elle. Son acuité, son écriture racée, son café lyophilisé en dosettes, le cendrier souvenir de l’Etna dans lequel tombe sa cendre, les personnages qu’elle brode.

Dans Eden, son sixième roman, paru chez Gallimard, les adolescentes – l’une de ses obsessions littéraires – naviguent entre leurs troubles et les prédateurs, dans une réserve indigène imaginaire, à l’orée d’une forêt profonde peuplée de légendes et de bestialité. A peine sorti, le livre recueille déjà une pluie d’adjectifs élogieux dans la presse: magnétique, intense, mystérieux, sensuel...

Il faut dire que ce nouveau roman a l’amplitude des fictions américaines que l’on retrouve sur les listes du National Book Award. Il est né dans un immeuble du XVIe siècle, en plein Saint-Germain-des-Prés, le quartier parisien historique des éditeurs mais aussi des écoles de psychanalyse, là où s’accouchent les inconscients, sur papier ou divan.

L’appartement de Monica Sabolo a des airs de cabinet de curiosités. Elle y accueille, bienveillante et entourée de jolis meubles design chinés dans des brocantes – table d’Eero Saarinen entourée de chaises Harry Bertoia, étagères années 50 Adriaan Dekker, fauteuil de bureau Charles Pollock dont le bout d’un pied est poétiquement entouré de scotch, tel un pansement – mais surtout en compagnie de ses petits talismans personnels qui l’aident à débrider l’imagination. Ici un renard empaillé ouvrant une gueule fragile, «déniché par hasard dans le Perche et ramené sous le bras en train», là une élégante céramique d’un bleu intense façonnée et offerte par l’amoureux sicilien.

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Un peu plus loin, un crâne argenté qui pourrait être un clin d’œil à Shakespeare – dont la romancière vénère le génie – côtoie un triton et une salamandre figés à jamais dans le formol. «J’aime bien les vieux machins, ça me rassure», sourit la romancière, avant de jeter un regard circulaire sur le salon décrété «à la limite du décati» et d'analyser: «Ça ressemble à ce que l’on pourrait avoir étudiant… J’ai beaucoup de problèmes avec ce qui se rapproche de l’ostentatoire ou de l’âge adulte. Cela me renvoie à quelque chose de bourgeois qui est pour moi un peu morbide. C’est peut-être excessif, mais les grands hôtels, les univers trop confortables, trop lisses, trop beaux, où il y a trop d’argent, me donnent envie de mourir.»

La tribu des mygales

La blondeur, les yeux bleus, les joues rondes comme si l’enfance avait décidé de s’y agripper pour narguer à jamais le temps qui passe confèrent à Monica Sabolo un visage de poupée trompeur. Elle correspond tellement mieux à la définition de l’écrivain de Marguerite Duras: «Ecrire, c’est hurler sans bruit.» D’ailleurs elle rechigne à parler frontalement d’elle. Pourquoi s’adonner au grand déballage quand on peut jouer à cache-cache avec délicatesse dans des livres et transformer le chaos originel en œuvre universelle?

Son CV tient donc sur un ticket de métro parisien. Franco-genevoise, sa jeunesse s’est déroulée sur les rives de Bellevue. Des étés aux Baléares, où est née sa passion pour l’immersion dans l’élément liquide, des hivers à Crans-Montana, puis des études en relations internationales à l’IHEID. Dans Crans-Montana et Summer, ses précédents romans, elle racontait la violence qui peut ramper, et détruire, derrière les apparences ouatées de la bourgeoisie.

A 20 ans et des poussières, elle a d’ailleurs tout largué, et trouvé refuge dans la jungle grâce à un job décroché auprès de WWF, s’épanouissant dans son hamac, entourée de mygales. «C’est tout ce que j’aime. Plus il y a de bêtes, plus je suis contente», s’émerveille celle qui s’est longtemps sentie «timide, désincarnée», observant avec fascination les ados populaires, avant de se découvrir «dans le monde sauvage quelque chose de l’ordre de l’intrépidité» et qu’elle retrouve à présent dans l’écriture. On lui dit que ses jeunes filles allant tester leurs limites en s’enfonçant dans la forêt menaçante d’Éden font penser à King Kong Theory, de Virginie Despentes. «Oui, cela devait être dans mon esprit en écrivant, acquiesce-t-elle. Elle y cite Camille Paglia, qui l'a réconciliée avec son histoire : "Le viol est un risque à prendre. Si vous voulez sortir de chez vous, cela peut arriver". Cette pensée me plaît : la menace existe, tu l'acceptes et tu te bats avec tes propres armes. »

Tragicomédie

Dans une autre vie, Monica Sabolo a été journaliste parisienne. C’était après WFF, le hasard des rencontres. Durant cette période, elle également a publié deux livres (Le Roman de Lili et Jungle), eu ses deux enfants, avec qui elle «aime passer du temps et échanger. Tout est tellement plus simple avec eux qu’avec le monde.»

Et puis un chagrin d’amour l’a terrassée, faisant ressurgir des blessures enfouies. Elle a lâché le salaire rassurant comme elle avait largué la Suisse, afin d’écrire, écrire pleinement. D’abord Tout cela n’a rien à voir avec moi, autofiction pleine de sensibilité et d’autodérision couronnée du Prix de Flore 2013. Depuis, elle enchaîne les fictions sombres et haletantes, déployant aussi une petite musique toute sabolienne. Et se moque régulièrement sur Twitter et Instagram du quotidien de l’écrivain fait de coquillettes au ketchup et de journées de réécriture obsessionnelle en pyjama. «J’adore observer le tragicomique de l’existence. J’ai l’impression de redevenir vivante quand je réalise toutes ces situations absurdes dans lesquelles je vis, parfois.» La dérision d’une Greta Gerwig, l’esthétisme d’une Sofia Coppola, la noirceur d’un Stephen King… La jungle intime de Monica Sabolo fourmille de mammifères merveilleux.

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