Musique

Caché derrière clavier et guitare, MGMT retrouve enfin la spontanéité de l’adolescence

Le duo américain publie un album léger, légèrement drogué et bourré de synthés, où il est question des angoisses, petites et grandes, pour qui se réveille un jour ayant 30 ans

Heureux hasard: on était à Amsterdam il y a quelques jours alors qu’y jouait MGMT. Tout juste lancés dans une brève tournée européenne, Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser posaient ainsi leurs valises au Paradiso, ancienne église devenue salle légendaire où s’invita au cours des dernières décennies tout ce que la pop compte de réformateurs clés. Dix ans après avoir vivifié le rock en un premier disque solaire, Oracular Spectacular (2007), haut geste psyché et synthpop, les New-Yorkais y présentaient Little Dark Age, quatrième album studio. L’adolescence s’y raconte le cœur lourd et les rêves crashés.

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Lâcher-prise et décontraction totale, jusqu’au désinvestissement. Voilà à quoi ressemble – hier comme aujourd’hui – un concert de MGMT (prononcer «management»). Monté sur la scène du Paradiso flanqué de trois musiciens dégingandés dont l’apport principal reste à discuter, le duo attifé comme tout droit sorti du lit devait offrir à son public trentenaire, calme et patient, une performance plaisante, mais privée de relief convainquant.

Exactement comme si jouer ici ou bien ailleurs, à cette heure ou à une autre, n’avait pour ces gens aucune sorte d’importance. Pourtant, et malgré leur performance scénique proche du néant, on restait ce soir-là attentif à ce que VanWyngarden et Goldwasser allaient révéler d’un album attendu depuis maintenant… cinq ans! Une œuvre dont les premiers extraits nous avaient été offerts sur la Toile au cours des semaines précédentes et qui, divine surprise, paraissait vouloir renouer avec la candeur qui nous avait fait adorer autrefois ces mignons.

A nouveau 15 ans

C’était en 2007, alors: un peu hippie, carrément geek, et flemmard aussi, MGMT sortait de nulle part, touchant immédiatement et vraisemblablement sans même le désirer ce après quoi d’autres artistes courent durant des années: une gloire totale conférée par deux tubes planétaires plantés coup sur coup, «Kids» et «Electric Feel». Du solide. Parvenus ici, d’autres se seraient appliqués à nourrir soigneusement leur succès, offrant ce que le grand public et l’industrie attendent – soit d’autres hits de la trempe de «Time to Pretend». Mais pas les gars de Brooklyn, érudits, ambitieux, nonchalants, et franchement indépendants. Au contraire: eux s’épuisaient plutôt à esquiver couronnes et lauriers, se sabotant presque en publiant des albums aux esthétiques hyperexigeantes (Congratulations, 2010), inutilement complexes, ou carrément barbantes (MGMT, 2013).

Mais plus de cela désormais! Avec Little Dark Age, MGMT décrète avoir à nouveau 15 ans. Etre toujours fan de Neil Young, mais aussi de The Cure, The Human League ou Joy Division. Rappelle être citoyen d’un pays malade, apprécier le skate ou consommer du LSD à l’occasion. Surtout: être toujours en mesure d’écrire des chansons aux lignes simples, formidables, exaltantes. Retrouver la spontanéité de l’adolescence, alors, croire à nouveau en l’existence d’une main magique, s’en remettre à l’instinct plutôt qu’à la raison: le nouvel album de MGMT ne parle que de cela. Et tant pis si, sur scène, Andrew et Ben s’arriment à leurs claviers et guitares comme si un danger autour menaçait, s’autorisant des interactions limitées au strict nécessaire avec leur public – si soutenant.

Innocence totale

De «Little Dark Age» à «When You Die», singles new wave eighties que le duo joue synthés martyrisés et toute réverbération dehors, à «Me and Michael» ou «TSLAMP», comètes écartelées entre avant-garde et caprice de (sales) gosses, les Américains avancent en Peter Pan défait. En trentenaires hier insouciants qui soudain réalisent ce que leur âge signifie d’inévitables renoncements. Dans ce constat cruel et avec lequel ils s’amusent sur scène, ratant une intro pour la recommencer comme si rien de tout cela était réel, ou bien chantant «She Works Out Too Much» en pédalant juché sur un vélo d’appartement, se niche ce qui émeut encore chez MGMT: un vœu d’innocence totale et l’ingénuité pour boussole.

Bonne nouvelle, alors: porté par une production rutilante et possédant à son casting ce qui se fait de plus chic en matière de pop psyché (les très branchés Ariel Pink, Connan Mockasin ou Patrick Wimberly, moitié de Chairlift), Little Dark Age renoue quelquefois avec la malice de l’immense Oracular Spectacular, nous faisant grâce de l’intelligence, et préférant l’instabilité à la flamboyance. Goûté sur scène ou disque, on sort de cet ensemble hanté, laissant diffuser pour longtemps ces rêveries courageuses, mais aux saveurs pourtant troublantes, peut-être amères finalement. Comme si à vouloir reconnecter avec une adolescence depuis longtemps évanouie, MGMT avait un peu accéléré le temps qui nous sépare tous de la tombe.


MGMT, «Little Dark Age» (Columbia/Sony Music).

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