Deux hommes s’enferment dans une salle à part pour s’embrasser avec fougue. Une tension sexuelle se dégage clairement de leur entrevue. Cette scène, tirée de Rocketman, aurait été inimaginable quelques mois plus tôt dans Bohemian Rhapsody. Si les deux biopics musicaux ont en commun l’un de leurs réalisateurs, Dexter Fletcher (qui avait remplacé Bryan Singer au pied levé), leur traitement de l’homosexualité diffère en tous points.


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La polémique a même été plutôt vive contre le film consacré au groupe Queen et à Freddie Mercury, puisqu’il mettait totalement de côté la bisexualité du célèbre chanteur. Ses relations homosexuelles ne sont jamais montrées ouvertement à l’écran, seules les scènes d’amour avec Mary Austin, «l’amour de sa vie», selon ses propres mots, sont plus détaillées. Ses soirées excentriques et pleines d’excès sont par contre représentées avec un regard plutôt réprobateur. Une façon, très contestée, de réduire la bisexualité de Freddie Mercury à une vie de débauche. Et même lorsque l’icône du rock rencontre enfin Jim Hutton, son compagnon jusqu’à la fin de sa vie, leur relation reste seulement suggérée, donnant une impression lisse de politiquement correct.

Crainte de la censure

A l’inverse, Rocketman annonce rapidement la couleur et montre des scènes de baisers et d’amour entre Elton John et John Reid, son manager (qui fut également celui de Queen des années plus tard). Une scène d’orgie est même suggérée, dans laquelle Taron Edgerton, l’interprète du chanteur aux multiples lunettes, embrasse plusieurs hommes. La star l’affirme lui-même dans le film: il a couché avec tout ce qui bouge. Alors que les scènes de débauche sont toujours aussi présentes que dans Bohemian Rhapsody, l’homosexualité d’Elton John est bien plus explicitement formulée, visuellement comme dans les dialogues. A tel point que quelques secondes de nu entre Taron Edgerton et Richard Madden (John Reid) ont failli être supprimées du biopic, après demande du studio Paramount, par crainte d’une éventuelle censure.

Contre la volonté des concernés?

Cette fâcheuse tendance à édulcorer voire à effacer l’orientation sexuelle de ses personnages à l’écran n’est pas nouvelle. Danish Girl, racontant la vie de Lili Elbe, première personne à avoir changé de sexe grâce à une opération, avait déjà fait l’objet de critiques en 2015. Si le film aborde clairement la question de la transidentité, le choix d’un acteur cisgenre (Eddie Redmayne) et le passage sous silence de la bisexualité de Gerda Wegener, compagne de Lili Elbe, ont suscité la controverse.

Mais le passage à l’écran peut également s’avérer complexe lorsque la personnalité choisie ne dévoilait pas sa vie privée, voire traînait les journalistes en justice pour diffamation à chaque évocation d’homosexualité, comme le faisait le chanteur Liberace. Sa vie a été romancée par Steven Soderbergh, qui a tiré de ce destin flamboyant une folle histoire d’amour avec son amant Scott Thorson.

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Même procédé du côté de Clint Eastwood, lorsqu’il s’est penché sur le cas de J. Edgar Hoover. Si l’ancien boss du FBI n’a jamais confirmé son homosexualité, Clint Eastwood a décidé de le faire pour lui avec une scène de baiser entre J. Edgar (Leonardo Di Caprio) et son adjoint Clyde Tolson (Armie Hammer). Des interprétations de la réalité qui vont parfois contre la volonté des concernés eux-mêmes.

Le septième art en retard

Les réalisateurs de biopics semblent tout de même prendre conscience de l’importance de représenter des personnages LGBTQI+ avec justesse, sans les réduire à ce seul trait de leur personnalité. Des personnages multidimensionnels, bien loin des clichés, comme ceux représentés dans I Love You Philip Morris, éclatante histoire d’amour entre Jim Carrey et Ewan McGregor, ou dans Harvey Milk, dans lequel Gus Van Sant retrace avec brio le parcours de cet homme politique et militant gay des années 1970.

Problème: dans le domaine des biopics comme ailleurs, le «deuxième sexe» reste moins mis en avant. De Battle of the Sexes à Free Love, en passant par Colette et The Runaways, les femmes lesbiennes et bisexuelles peinent toujours à sortir du placard, malgré ces quelques jolies tentatives.

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Mais les plus grands progrès à réaliser se trouvent du côté des personnes transgenres et intersexes, totalement absentes des fictions au cinéma. Un retard du septième art à rattraper, d’autant que les séries télé, elles, avancent à toute vitesse et offrent des personnages d’une grande diversité. Il est temps d’en faire aussi tout un cinéma.