Littérature

VICTOR HUGO, L'EXIL. L'ARCHIPEL DE LA MANCHE par Joël Laiter (Hazan, 144 p., 310 x 250 mm, 98 ill. coul.)

Jersey, Guernesey et Serk: c'est dans cet archipel normand que Victor Hugo a vécu son long exil durant le règne de «Napoléon le Petit». Dans cet album oblong, le photographe Joël Laiter donne à voir ces îles et les paysages marins où sont nés, entre autres chefs-d'œuvre, La Légende des siècles, Les Travailleurs de la mer ou Les Misérables. Il montre aussi le décor intérieur de Hauteville-House, plutôt sombre, à l'exception de son toit couronné d'une pièce vitrée où le poète se tient comme une vigie à sa petite table, «avec le ciel et l'océan pour assaisonnement». Romantiques à souhait, ces belles images composent un carnet de voyage littéraire grâce aux citations bien choisies, tirées de l'œuvre ou de la correspondance, qui les accompagnent. I. M.

SIMONE DE BEAUVOIR par Gérard Bonal et Malka Ribowska (Seuil/Jazz Editions, 176 p., 210 x 275 mm, 120 ill. nb)

Cette biographie par l'image de Simone de Beauvoir s'ouvre sur une interview de Sartre déclarant en 1965 qu'il avait trouvé chez elle, comme femme, «tout ce qu'il pouvait désirer». De sa petite enfance choyée à la disparition de Sartre, dont elle a relaté les dernières années dans La Cérémonie des adieux, cet album décrit intelligemment sa vie, ses amours (la longue liaison avec le romancier américain Nelson Algren), son œuvre d'écrivain et son engagement féministe, en les assortissant de citations et de quelques commentaires. De quoi rendre plus familier le beau visage («cheveu noir et œil de Delft», disait Vian) de l'austère auteur du Deuxième Sexe. I. M.

Sculpture

FIGURES ROMANES par Frank Horvat et Michel Pastoureau (Seuil, 288 p., 260 x 300 mm, 270 ill. nb et coul.)

Après s'être fait un nom dans la photographie de mode, qu'il a contribué à rendre plus spontanée, Frank Horvat s'est tourné vers d'autres domaines de l'image: recherches numériques, séries sur les arbres, travail sur les sculptures de Degas. Sa découverte du patrimoine sculpté roman remonte à quelques années, quand il est séduit par l'expressivité des figures ornant les modillons de l'église octogonale de Saint-Michel (Charentes). Il entreprend alors un tour de France pour inventorier les sculptures de quelque 70 églises, en opérant à la lumière naturelle avec de longs temps d'exposition. Et en privilégiant quantité de lieux mineurs à côté de grands monuments tels Autun, Conques ou Vézelay. Le résultat, qui surprend souvent par sa verdeur, illustre un texte érudit et sensible de l'historien de l'art Michel Pastoureau sur le monde roman et sa symbolique, avec une mise en perspective de ces images pas toujours faciles à interpréter. I. M.

PIERRES DE VENISE par Lionello Puppi, trad. de Gabriella Zimmermann (Hazan, 176 p., 240 x 300 mm, 160 ill. coul. et nb)

Née des eaux, la cité vénitienne doit son existence au parcours piétonnier établi dès ses origines à partir de quelques îlots majeurs, puis développé en un réseau qui épouse le labyrinthe des canaux. L'historien de l'art Lionello Puppi étudie dans le détail l'architecture organique des pierres de Venise, à commencer par celles que l'on foule, ces anciennes briques des cours ou ruelles que remplaceront en 1797 les masegni, dalles grises de trachyte combinées avec la pierre blanche d'Istrie; quant aux somptueux pavements des églises, leurs mosaïques rivalisent de virtuosité pour transfigurer l'espace. Mais rien n'échappe à l'œil du connaisseur: bouches d'égout et margelles de puits, murs, colonnes et piliers, marches d'escalier et balustrades de ponts, portes, fenêtres et balcons, cheminées en tronc de cône renversé, pinacles fous et créneaux allégés – tout ce théâtre de pierre fait pour enchanter le regard. I. M.

Vie quotidienne

L'ART INSOLITE par Raymond et Jacqueline Humbert, photos de Michel Azous (Seuil, 128 p.,

220 x 240 mm, 116 ill. coul.)

Créateurs du Musée des arts populaires de Laduz (Yonne) où ils ont rassemblé mille et un témoignages de la culture rurale de jadis, les auteurs en commentent ici quelques exemples choisis. A commencer par le sabot, objet utilitaire prétexte à de très inventives variations sculptées et peintes de la part des artisans, ou des amoureux qui en bichonnaient une paire pour l'offrir à leur belle. Non moins extraordinaires, les multiples croix et crucifix patiemment ornementés par les bateliers et mariniers d'autrefois. I. M.

LE LIVRE DU BAIN par Françoise de Bonneville (Flammarion, 200 p., 241 mm x 313 mm, 228 ill. coul.)

Si on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, on passe beaucoup de temps dans les salles réservées aux ablutions, en tout cas dans les cultures méditerranéennes et orientales où thermes, hammams et bains publics sont des hauts lieux de la vie sociale. Des images en évoquent les charmes brumeux. Privées ou publiques, les histoires d'eau ont toujours inspiré les artistes amoureux de belles

académies et de voluptés «envaporées». Cet ouvrage fait largement appel aux œuvres qui montrent depuis l'Antiquité Vénus et autres beautés, allégoriques ou non, en train de se pomponner dans de somptueux décors. Il montre aussi ces monumentales salles de bains que la haute bourgeoisie s'offrait au XIXe siècle et celles, au design plus épuré, qu'elle peut faire installer aujourd'hui dans ses lofts. Le texte apporte un éclairage historique où coulent agréablement les informations. I. R.

LES ALPES DANS TOUS LEURS OBJETS par Hélène Armand (Hoëbeke, 112 p., 230 x 250 mm, env. 220 ill. coul. et nb)

Ce catalogue alpin répertorie de véritables objets (le couteau Opinel, l'alpenstock et le piolet, le cor des Alpes) aussi bien que des richesses naturelles (l'edelweiss, les cristaux, le bouquetin et la marmotte, les myrtilles, l'eau d'Evian) ou culturelles (Premier de Cordée de Frison-Roche, Heidi de Johanna Spyri) et des lieux: le Cervin, la vallée de Chamonix, l'observatoire Vallot, les refuges, le chalet, les thermes et les chartreuses. Un inventaire descriptif très illustré. I. M.

Civilisations

L'ART DU GRAND NORD dirigé par Jean Malaurie (Citadelles & Mazenod, 598 p., 255 x 320 mm, 632 ill. nb et coul.)

La parution de ce livre est un événement à double titre. C'est le couronnement de la carrière de Jean Malaurie, qui a consacré l'essentiel de sa vie aux peuples du froid. Et c'est aussi la première fois qu'un ouvrage traite de l'ensemble de ces populations et de la diversité de leurs arts, grâce à la collaboration d'une douzaine de spécialistes français, canadiens, américains, allemands ou norvégiens. Leurs regards embrassent l'ensemble de la zone circumpolaire, abordant aussi bien l'art des Inuits proches du pôle, que celui des Lapons, des Tlingit de la côte nord-ouest américaine, des peuples du Nord sibérien ou des Aïnous japonais. Les illustrations, abondantes, représentent des objets anciens ou modernes, masques de cérémonies, objets sacrés ou ustensiles de la vie courante. Des dessins d'ethnologues, des cartes et des documents photographiques étoffent l'approche de ces peuples. Ph. M.

BESTIAIRE ÉGYPTIEN par Philippe Germond (Citadelles & Mazenod, 224 p., 260 x 340 mm, 280 ill. coul.)

«De toutes les civilisations antiques, la civilisation égyptienne est celle qui a entretenu la relation la plus importante avec le monde animal.» Cette première phrase du livre de Philippe Germond, président de la Société d'égyptologie de Genève, dit la nécessité d'un ouvrage dédié au bestiaire égyptien (iconographie de Jacques Livet). D'autant que le visiteur de toute exposition d'antiquités égyptiennes se trouve confronté à des dieux représentés par des animaux et a tôt fait de s'embrouiller, ne sachant qui est le substitut de qui. Un tableau récapitulatif des principales divinités liées au monde animal – une trentaine – présente leurs apparentements et caractères. L'ouvrage, cependant, vise surtout à dessiner les contours d'une société basée sur l'universalité des éléments, ce qui induit une relation harmonieuse entre les différents règnes, minéral, végétal, animal et humain. Philippe Germond étudie animaux et hommes dans leurs rapports de tous les jours, et dans leurs relations symboliques du monde sacré. Ph. M.

HIROSHIGE: CARNETS D'ESQUISSES par Daniel J. Boorstin et Sherman E. Lee, trad. d'Isabelle Charrier (Phébus, 176 p., 160 x 245 mm, 50 ill. coul. et autant de nb)

Né en 1797, Hiroshige est un des derniers maîtres des Ukiyo-e, ces «images du monde flottant», fuyantes comme des nuées, dont il offre ici des exemples d'une extraordinaire spontanéité. Il s'agit d'esquisses tirées de deux carnets conservés à la Bibliothèque du Congrès de Washington (coll. C. B. Noyes), qui représentent soit des paysages, soit de savoureuses scènes de la vie quotidienne: une belle se coupe les ongles des pieds, un fonctionnaire endormi rêve, un homme se hâte dans la neige avec une cruche de saké… Chaque image est reproduite au format d'origine, sur une double page ocre pâle, et commentée à part de façon à rendre proche du lecteur cet art si japonais. I. M.

Peinture

LA PEINTURE FLAMANDE DU XVIe AU XVIIIe SIÈCLE par Florence de Voldère, préface d'Emmanuel Le Roy Ladurie (Flammarion, 272 p., 240 x 310 mm, 200 ill. coul.)

C'est à travers les images que cet ouvrage nous parle d'humanisme. La thèse défendue par l'auteur, qui dirige à Paris une galerie spécialisée dans la peinture flamande, revient à dire qu'après l'exécution de Thomas More et la mort d'Erasme, les peintres ont pris le relais des écrivains pour défendre les valeurs de la paix et de la tolérance. Une floraison de thèmes picturaux illustre ces siècles où brille l'art des Brueghel, une dynastie exceptionnelle. D'autres noms apparaissent au bas des reproductions, dont certains détails fortement agrandis sont d'une qualité étonnamment médiocre: ceux de Hieronymus Bosch ou des frères Limbourg, mais peu importent les noms, finalement. L'important, ce sont les fleurs de Brueghel de Velours, les noces et autres fêtes populaires, les proverbes mis en images, bref toute une iconographie significative qu'en excellent préfacier Le Roy Ladurie ordonne et résume avec vivacité. L. C.

LE PORTRAIT, collectif sous la dir. de Stefano Zuffi, trad. d'Ida Giordano (Gallimard, 300 p., 230 x 272 mm, 460 ill. coul.)

Un des genres les plus anciens de la peinture, le portrait, a ceci de particulier qu'il établit un dialogue avec le spectateur. L'ouvrage italien, qui recense près de cinq cents portraits picturaux, du XVe siècle à nos jours, puis analyse les significations et sous-genres comme l'autoportrait, est dû à Matilde Battistini, Lucia Impelluso et Stefano Zuffi. En ouverture, cette phrase de Don Giovanni: «Il semble vivant, entendre… et vouloir parler.» De là à faire découler la magie du portrait de l'image du père, il n'y a qu'un pas que les auteurs franchissent, sous réserve. Mais combien d'autres symboles et attributs complexes, à commencer par l'étymologie du mot portrait, qui convoque la notion de trahison – sans oublier le motif du miroir. Les portraits de l'art occidental ont en commun l'exigence de ressemblance: elle caractérise notre culture «qui place l'homme, dans les manifestations de son être physique, au centre de l'art». L. C.

UNE FAMILLE DANS L'IMPRESSIONNISME par Jean-Marie Rouart (Gallimard, 168 p., 230 x 290 mm, 125 ill. coul. et nb)

Descendant d'une famille où tout le monde maniait le pinceau, le romancier et journaliste Jean-Marie Rouart a longtemps fui cet univers de la peinture. Il y revient avec ce livre de portraits familiers où figurent Manet, Berthe Morisot et Valéry, «l'oncle Paul, génie très fréquentable, aimable, un gai luron». L'illustration reconstitue en partie la formidable collection réunie par son arrière-grand-père Henri Rouart, inventeur qui avait fait fortune grâce à ses découvertes dans l'industrie du froid: certains des plus beaux Degas, une quarantaine de Corot, huit Courbet, quatorze Daumier, douze Delacroix, deux Gauguin et deux Cézanne, sans parler de nombreux maîtres anciens! Des œuvres qui font aujourd'hui la gloire de grands musées français et étrangers. I. M.

ATLAN GRAND FORMAT

par Jacques Derrida (Gallimard, 154 p., 310 x 385 mm, 70 ill. coul.)

Que Derrida ait rencontré la peinture d'Atlan, que la peinture de Jean-Michel Atlan rencontre Derrida, que l'écriture de l'un, nouée à l'extrême, interroge et dénoue celle de l'autre, n'a rien pour surprendre. Avec ce peintre, Jacques Derrida partage l'Algérie, le Livre et les livres. En outre, Atlan (mort en 1960) fut un peintre écrivain. Entre les mots du philosophe et les grands formats de l'artiste – avec ou sans titres – s'installe un jeu de résonances d'une complexité croissante qui, de manière paradoxale et poétique, rapproche le rêveur de ces grandes toiles, de ces traits de couleur, «bandes graves, denses, puissantes, sombres, noires», jusqu'à le rendre captif. Une peinture de la voix, affirme Derrida, à voir, à entendre. L. Co.

Monographies

LUCA SIGNORELLI par Tom Henry, Laurence Kanter et Giusi Testa, trad. de Denis-Armand Canal (Hazan, 240 p., 299 x 340 mm, 100 ill. coul.)

Maître toscan du XVe siècle finissant, Luca Signorelli a élaboré d'œuvre en œuvre un hymne au corps courbé et déhanché, mû par la frénésie. Entre Piero della Francesca, dont il fut l'apprenti, et Michel-Ange, qui l'admira, Signorelli a restitué à merveille les tourments et les peines des humains, notamment dans ses fresques pour la Cappella Nova d'Orvieto, où se voient dépeintes des scènes du Jugement dernier. La reproduction pleine page de détails rend justice au pouvoir expressif du peintre, qui propose des «types de visage durement sculptés, presque cristallins» et des «corps surdimensionnés, figurés dans des postures excentriques et apprêtées» – bref, un arrière-goût puissant du maniérisme. L. C.

THÉODORE CHASSÉRIAU par Christine Peltre (Gallimard, 250 p., 229 x 273 mm, 248 ill. coul. et nb)

Chassériau reste un artiste méconnu. Même un tableau comme Tepidarium, souvent reproduit dans les ouvrages sur l'art du XIXe siècle, ne nous dit plus grand-chose. Peintre prodige, il a disparu prématurément, justifiant le titre de l'hommage pictural (Le Jeune Homme et la mort) que son ami et continuateur, Gustave Moreau, lui a rendu. Christine Peltre inscrit judicieusement la manière nerveuse et l'orientalisme de l'artiste entre Delacroix et Puvis de Chavannes, plus encore que Moreau. Elle voit dans l'indétermination de Chassériau, «le peintre du doute», un symptôme moderne. Comme le poète Maurice de Guérin, il fut peut-être «un bâtiment qui a mis dehors trop de voiles». Quoi qu'il en soit, une image de Chassériau s'est inscrite dans le regard des amateurs d'art, celle d'Esther à sa toilette, héritière tardive du maniérisme de Bronzino. L. C.

JEAN PRÉVOST LE MAÎTRE DE MOULINS par Albert Châtelet (Gallimard, 200 p., 240 x 300 mm, 100 ill. coul.)

Cet album présente comme quasi certaine l'attribution récente, non encore acceptée par tous, du célèbre triptyque conservé dans la cathédrale de Moulins. Spécialiste du gothique, l'auteur y décortique l'enquête minutieuse qui a commencé à porter des fruits lors de l'exposition à Paris des primitifs français, en 1904, et qui a depuis peu permis de mettre le nom de Jean Prévost sur le mystérieux Maître de Moulins: les arguments historiques, les indications techniques et les raisons stylistiques convergent vers ce peintre lyonnais, actif entre 1471 et 1497. Au discours savant répondent les images, la sévérité et la douceur des visages, qui les rendent doublement attachants. Ainsi la toute petite Suzanne de Bourbon en prière, la jeune reine Marguerite d'Autriche ou encore Madeleine de Bourgogne, dotée de traits typiques, les lèvres renflées, les sourcils légèrement froncés. Tous et toutes participent, avec leur vérité contemporaine, à des compositions religieuses qui mettent en scène la Vierge, sainte Madeleine ou les anges. L. C.

Art du XXe siècle

DANIEL BUREN par Guy Lelong (Flammarion, 200 p., 250 x 250 mm, 150 ill. nb et coul.)

Cet ouvrage ne convaincra pas du contraire ceux qui croient que Daniel Buren ne fait qu'apposer des bandes alternées. Mais le temps des polémiques autour des colonnes du Palais-Royal étant révolu, force est de reconnaître que les photographies soulignent la poésie des propositions de Buren et montrent combien sa sensibilité renvoie à la poétique de l'espace lui-même. Ecrivain et critique, Guy Lelong a écrit un essai consacré aux «colonnes» et depuis ne cesse de suivre le travail de l'artiste. Il montre que sa finesse consiste à révéler l'esprit du lieu en trouvant, à chaque fois, la manière adéquate d'y insérer son travail. Rappel historique: l'intervention BMPT (1968) et le démarquage du ready-made de Duchamp. Et démonstration à travers d'importantes installations in situ, documentées par d'intéressantes séries de photographies: Biennale de Venise (1986), capcMusée d'art contemporain de Bordeaux (1991), Kunsthaus de Bregenz (2001). Ph. M.

EN REGARDANT GIACOMETTI par David Sylvester, trad. de Jean Frémon (André Dimanche, 216 p., 200 x 250 mm, 66 ill. nb)

Connu pour ses travaux sur Moore, Magritte et Bacon, David Sylvester se signalait par un regard et une écoute rares. Sa longue et amicale relation avec Giacometti l'avait amené à écrire une monographie qu'il reprit entièrement après avoir posé pour le peintre, peu de temps avant la rétrospective qu'il organisa en 1964 à la Tate Gallery: c'est à cette occasion qu'il enregistra pour la BBC le long entretien avec Giacometti qui figure en fin de volume. Illustré avec soin, cet essai tourne autour de questions que Sylvester tente patiemment d'éclairer: le petit nombre de sujets du sculpteur, l'élongation de ses figures et l'amincissement de ses têtes, le lien pictural entre la figure et l'espace, le travail d'après nature et de mémoire, le thème de la ressemblance, l'obsession de la frontalité, le goût pour la peinture égyptienne ou byzantine et le perpétuel besoin de «faire-défaire-refaire» d'un artiste toujours en proie au doute. I. M.

COBRA par Willemijn Stokvis (Gallimard, 472 p., 250 x 300 mm, 247 ill. nb et coul.)

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, nombre d'artistes souhaitaient l'avènement d'une société nouvelle, dans laquelle un art entièrement neuf trouverait sa place. Ils étaient issus de capitales un peu moins secouées que les autres (Copenhague, Bruxelles, Amsterdam) et se reconnurent dans le mouvement CoBrA, nom inventé par l'écrivain belge Christian Dotremont à partir des premières lettres de ces villes. Différents ouvrages sont déjà parus sur ce mouvement. Mais celui-ci est certainement le mieux documenté, car Willemijn Stokvis, historienne de l'art néerlandaise, n'a jamais cessé d'en étudier les développements depuis 1963, au gré de moult entretiens et échanges épistolaires avec les acteurs de cette aventure. C'est donc quasiment de l'intérieur qu'est éclairé cet art, qui tirait volontiers son inspiration des primitifs et des enfants, dans le but de renouer avec la spontanéité et l'innocence. Ph. M.

GAUDÍ. DEMEURES, PARCS ET JARDINS par un collectif sous la dir. de Maria Antonietta Crippa (Seuil, 240 p., 240 x 320 mm, 170 ill. nb et coul.)

Colonnes sorties d'une douille à pâtisserie, balustres floraux et bancs qui ondulent au gré des courbes d'une terrasse, les constructions d'Antoni Gaudí (1852-1926) ne semblent guère engendrées par l'esprit humain, tant elles paraissent participer de la nature elle-même. Ce livre, écrit par divers spécialistes de Gaudí, montre comment l'architecte catalan s'est efforcé de construire des demeures en symbiose avec la nature. La seconde partie, photographique, détaille les jeux d'harmonie de leurs formes. La première, avec l'aide de documents d'époque, explique cette recherche originale, plutôt solitaire, mais la replace dans le champ de préoccupations architecturales plus vastes. Suit l'analyse de chacune des constructions urbaines de Gaudí, mais aussi de ses réalisations rurales, ainsi que de ses parcs et jardins. Ph. M.

Photographie

PHOTOS DE FEMMES réunies par Lothar Schirmer (Plume, 196 p. 230 x 325 mm, 159 ill. nb et coul.)

Des femmes observent des femmes à travers l'objectif. Dans cette anthologie, l'histoire du portrait au féminin est façonnée par décennies, des débuts de la photographie jusqu'à 2001. Derrière un titre quelconque et une couverture très décevante – le charme et la beauté de Romy Schneider réduits à une pose faussement sexy à la brillance désagréable –, on découvre un parcours illustré passionnant. Du Baiser de paix de Julia Margaret Cameron à Julia, 20 ans à Saint-Pétersbourg de Lise Sarfati, les visages de femmes inconnues ou célébrées défilent sous l'œil averti des photographes. On revoit Virginia Wolf posant en 1939 pour Gisèle Freund, on retrouve avec plaisir les images fortes de Dorothea Lange ou Lisette Model, provocantes de Bettina Rheims, sensuelles de Sarah Moon et l'on découvre celles de femmes anonymes photographiées surtout cette fin de siècle dernier. Y a-t-il un regard féminin? Il y a de bonnes images, c'est tout. L. B.

ZAGOURSKI: L'AFRIQUE DISPARUE par Pierre Loos (Skira/Seuil, 224 p., 230 x 300 mm, 500 ill. nb et bichromie)

Si l'Afrique que photographiait Zagourski entre les deux guerres a disparu, les images qu'il en a prises ont manqué subir le même sort. Pierre Loos a reconstitué le travail de ce curieux personnage au fil des brocantes et des rencontres de hasard. Polonais, né en 1880, colonel de l'aviation russe, il choisit de fuir le régime bolchevique en 1924 pour s'établir photographe à Léopoldville. Dans son camion itinérant, il parcourt le Congo belge et les pays limitrophes, vendant ses clichés sous forme de cartes postales. Il parvient à exposer à l'Exposition coloniale de Paris en 1937. Les 500 photographies réunies dans ce volume représentent essentiellement des hommes et des femmes, fabuleux témoignage ethnographique sur les ornements corporels, les scarifications, les attitudes et les types physiques des Tutsis, des Masai, des Mangbetu et de tant d'autres. I. R.

Dessin, estampes

UN PEU DE PARIS par Sempé (Gallimard, 128 p., 245 x 330 mm, 86 ill. dont 3 en coul.)

Ce portrait de Paris, de ses embarras ordinaires et de ses instants de bonheur quotidien fait retrouver quelques personnages familiers du grand Sempé. Cycliste en bleu de travail devant la tour Eiffel, bourgeois saluant la coupole de l'Académie ou regardant passer une péniche, couple de rollers homos, horde de motards, piétons indisciplinés, petites dames au square, ouvriers et joggers: on les voit souvent perdus dans de gigantesques embouteillages, que Sempé dessine comme des vues panoramiques de batailles; ou bien croqués avec tendresse, en train de rêver sur leur balcon, de siffler une jolie passante, de jouer aux échecs à l'abri de la pluie, de lire sur fond de Panthéon ou de profiter d'un moment de pause, rayon de soleil dans la rue ou retrouvailles au café entre amis – sans parler de la respiration paisible qu'offre la nuit aux chats et aux noctambules. I. M.

PEINTURE ET POÉSIE par Yves Peyré (Gallimard, 272 p., 230 x 290 mm, 204 ill. coul.)

Depuis que Manet a illustré Mallarmé, peintres et poètes n'ont cessé d'échafauder, à quatre mains, des ouvrages communs qui sont le fruit d'une quête spirituelle partagée. Cette aventure singulière (qui fait l'objet jusqu'au 19 janvier d'une exposition à la Bibliothèque Part-Dieu de Lyon), Yves Peyré la raconte en montrant comment la peinture et la poésie ont dialogué, se sont éclairées réciproquement, et se sont enrichies mutuellement pour le bonheur des bibliophiles et des amateurs de beaux livres. Lesquels retrouveront ici les tandems les plus illustres qui se sont formés au fil du siècle, sous la houlette d'éditeurs chevronnés: Apollinaire et Dufy, Breton et Giacometti, Tzara et Arp, Cendrars et Léger, Reverdy et Picasso, Eluard et Ernst, Leiris et Miró, Ponge et Braque, Desnos et Masson, Char et de Staël, Du Bouchet et Tal Coat, Butor et Alechinsky… Une fête pour l'œil et pour l'esprit, lorsque les muses s'allient dans la même jubilation. A. C.

DU DESSIN AU TABLEAU. POUSSIN, WATTEAU, FRAGONARD, DAVID ET INGRES par Pierre Rosenberg (Flammarion, 240 p., 220 x 275 mm, 257 ill. nb)

Pierre Rosenberg a été jusqu'à cette année l'homme du Louvre. Il propose un ouvrage sur sa double spécialité, le dessin et les siècles éclairés qu'ont été le XVIIe et le XVIIIe. Pour chacun des cinq artistes retenus, l'auteur définit sa conception du dessin, le rôle qu'il joue dans son travail: David et Ingres l'aimaient «pédagogique», Watteau s'y sentait à l'aise, Poussin lui accordait une valeur d'exercice et d'étape préalable au tableau, Fragonard, le moins cultivé, s'adressait à tous par son intermédiaire et en recevait un retour financier. L'origine, les mariages et les croyances de chacun ne sont pas négligés, ni même les particularités physiques, comme la déformation du visage de David, surnommé «la grosse joue» par ses ennemis royalistes. Car les détails, par exemple le si célèbre violon d'Ingres, concourent au portrait croisé des peintres et dessinateurs, dont des feuillets peu connus sont ici exhumés. L. C.

ET LE SOUFFLE DEVIENT SIGNE par François Cheng (L'Iconoclaste, 108 p., 240 x 320 mm, 10 photos nb et 40 calligraphies)

Prix Femina 1998 pour son roman Le Dit du Tianyi, l'écrivain François Cheng est né dans une famille de lettrés chinois et a donc été initié très jeune à l'art de la calligraphie, qu'il a longtemps cultivé comme une respiration intime. Il révèle aujourd'hui pour la première fois cette quête du vrai et du beau, à la fois dynamique et méditative: «Quand je traçais le mot harmonie, je rentrais dans l'état d'harmonie.» Les photos de Carlos Freire le montrent à l'œuvre, puis le calligraphe commente quelques-unes de ses créations représentant des caractères clés de la pensée et de l'esthétique chinoises, reproduites sur un papier au fort grammage. I. M.

Textes de Laura Bucciarelli, Laurence Chauvy, André Clavel, Lorette Coen, Isabelle Martin, Philippe Mathonnet, Isabelle Rüf